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CATALOGUE  RAISONNÉ 

DE  LA 

COLLECTION 

MARTIN  LE  ROY 


FASCICULE  IV 


TAPISSERIES 

ET  BRODERIE 


J.- J.  MARQUEE  DE  VASSELOT 

ATTACHÉ  AU  MUSÉE  DU  LOUVRE 


PARIS 

M  DCCCC  VIII 


M.  J.-J.  MARQUET  DE  VASSELOT 


Impression:  MM-  Durand,  9,  rue  Fulbert,  Chartres. 

Illustration:  M.  Dujardin,  héliograveur,  28,  rue  Vavin,  Paris 
Papier:  M.  Perrigot-Masure,  Arches  (Vosges). 


Cet  ouvrage,  imprimé  pour  M.  Martin  Le  Roy,  a  été  tiré 
à  35o  exemplaires. 


CATALOGUE  RAISONNÉ 

DE  LA 

COLLECTION 

MARTIN  LE  ROY 


FASCICULE  IV 

TAPISSERIES 

ET  BRODERIE 


J.-J.  MARQUET  DE  VASSELOT 

ATTACHÉ  Aü  MUSÉE  DU  LOUVRE 


PARIS 

M  D  C  C  C  C  VIII 


Vise 


Collection  Martin  Le  Roy 


CROIX  DE  CHASUBLE. 
Art  anglais  (?»._.  Fin  du XIV?  siècle  ou 


dnluil  du  XVV 


CROIX  DE  CHASUBLE 


Art  anglais  (?),  fin  du  xiv'  siècle  ou  début  du  xv'. 


(Planche  I.) 


Broderie  de  soie  polychrome,  sur  fond  d’or.  —  La  croix  est  décorée 
de  trois  sujets  de  la  vie  de  la  Vierge,  qui  se  lisent  de  bas  en  haut. 
A  la  partie  inférieure,  l'Annonciation  :  l’ange,  vu  de  profil  à  gauche, 
vêtu  d'un  long  manteau  jaunâtre,  s’arrête  devant  la  Vierge  ;  il  fléchit 
le  genou  gauche,  qui  va  toucher  terre,  et  s’appuie,  de  ses  deux  mains 
posées  l’une  sur  l’autre,  sur  son  genou  droit  ;  sa  tête,  encadrée  de 
longs  cheveux  blonds  et  entourée  d’un  nimbe,  est  penchée  vers 
l’épaule  gauche  ;  derrière  lui  se  déploient  ses  deux  grandes  ailes, 
terminées  par  de  longues  pennes  à  bouts  recourbés.  A  la  droite  de 
l’ange  Marie  est  debout,  vue  presque  de  face  ;  drapée  dans  un 
ample  manteau  bleu  dont  elle  relève  et  serre  les  pans  sous  son  bras 
droit,  les  mains  jointes  devant  la  poitrine,  nu-tête  et  nimbée,  elle  se 
penche,  d'un  air  surpris,  vers  le  messager  divin.  Les  deux  person¬ 
nages  (dont  la  partie  inférieure  a  malheureusement  été  rognée)  sont 
encadrés  dans  une  sorte  de  niche,  d’un  style  gothique  un  peu  bâtard 

et  assez  lourd  ;  une  large  bande  formant  entablement,  et  décorée 

iv.  —  i. 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


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par-clessous  d’une  rangée  de  petites  arcatures  en  plein  cintre,  à  retom¬ 
bées  ornées  de  feuilles  de  trèfle,  sépare  la  composition  de  celle  qui 
la  surmonte. 

Au-dessus  de  l'Annonciation,  la  Visitation  :  la  Vierge  (vêtue  d’une 
robe  rouge-passé  et  d’un  manteau  bleu  doublé  de  vert  jaunâtre)  et 
sainte  Elisabeth  (vêtue  d’une  robe  verdâtre  et  d'un  manteau  rose 
doublé  de  bleu),  debout  l’une  auprès  de  l'autre,  se  tiennent  par  leurs 
mains  droites  ;  elles  sont  nimbées,  et  ont  la  tête  couverte,  l’une  par  son 
manteau,  l’autre  par  un  voile.  Elles  sont  abritées  par  une  niche 
analogue  à  la  précédente,  que  décorent  en  plus,  à  la  partie  anté¬ 
rieure,  deux  minces  colonnettes  entourées  de  bandes  d’étoffe  violet 
et  rouge. 

Au-dessus  de  ces  deux  compositions,  qui  garnissent  la  partie 
verticale  du  bas  de  la  croix,  s’en  déroule  une  troisième,  beau¬ 
coup  plus  ample,  qui  décore  les  bras  et  la  partie  supérieure, 
l Adoration  des  Mages.  Au  centre,  la  Vierge  (vêtue  d’une  robe 
verdâtre  serrée  à  la  taille,  et  d’un  manteau  bleu  doublé  de  rouge- 
passé,  qui  lui  couvre  la  tête)  est  assise  sur  le  bord  d’un  grand  ht,  vu 
en  perspective,  et  encadré  de  deux  rideaux  d  étoffé  verdâtre,  relevés 
et  repliés  sur  une  tringle  horizontale.  Marie,  vue  de  trois  quarts  à 
droite,  nimbée,  retient  sur  son  genou  droit  l’enfant  Jésus,  nu,  vu  de 
face.  Il  tend  la  main  droite  vers  une  coupe  en  or  que  lui  présente 
le  plus  âgé  des  Mages,  vêtu  d’un  manteau  verdâtre,  nu-tête  et 
agenouillé;  plus  loin,  vus  de  profil  à  droite,  s’avancent  les  deux 
autres  Mages,  vêtus  d  amples  manteaux  bleus  et  gris,  élégamment 
tailladés,  a  manches  amples,  et  dont  l’un  est  brodé  de  perles;  ils  sont 
imberbes,  coiffés  de  bonnets  enserrés  dans  des  couronnes,  et  tiennent 
chacun  une  grande  coupe  en  orfèvrerie.  De  1  autre  côté  de  la  com¬ 
position,  saint  Joseph  vu  de  face  s’accoude  sur  le  bord  du  ht  de  la 
Vierge;  à  l’arrière-plan  les  trois  bergers,  dans  un  paysage  indiqué 
par  un  groupe  d’arbres  ;  au  premier  plan,  sous  une  sorte  de  hangar 

cette  partie  de  la  broderie  a  malheureusement  été  endommagée 

le  bœuf  est  couché.  Au-dessus  de  la  partie  centrale  de  la  com¬ 
position,  un  triple  tabernacle,  d  un  style  gothique  singulièrement  lourd 
et  bâtard,  abrite  la  Vierge  et  le  ht. 


IV.  —  BRODERIE 


La  chasuble  que  cette  croix  devait  décorer'  a  disparu  ;  la  croix 
a  été  remontée  sur  un  fond  de  velours  rouge. 

Hauteur  :  om, 1 13. 

Largeur  :  om,645. 

Acquise  à  Paris,  en  1898. 

Exposition  Universelle  de  Paris,  1900,  Petit  Palais.  —  Exposi¬ 
tion  des  Primitifs  français,  Paris,  1904. 

Bibl.  —  Catalogue  général  officiel  de  l’exposition  rétrospective  de  l’art  français  des 
origines  à  1800.  Paris,  1900,  in-12,  n"  3261  ;  Catalogue  illustré  officiel...,  fig.  p.  235 
et  p.  236.  —  E.  Molinier  et  P.  F.  Marcou,  Exposition  rétrospective  de  l’Art  français  des 
origines  à  1800.  Paris,  s.  d.,  in-folio,  p.  53  etpl.  —  G.  Migeon,  La  Collection  Martin  Le 
Roy;  Les  Arts,  novembre  1902,  p.  34  et  fig.  p.  16.  — Exposition  des  Primitifs  français  ; 
Catalogue  (édition  définitive).  Paris,  1904,  in-8,  n°  284,  p.  io5;  C10  Paul  Durrieu, 
L’Exposition  des  Primitifs  français  ;  Revue  de  l’art  ancien  et  moderne,  t.  XV,  1904,  p.  1 74  • 

Cette  croix  de  chasuble,  —  l’un  des  chefs-d’œuvre  de  la  broderie  médiévale,  — 
n’est  guère  connue  des  amateurs  et  des  érudits  que  depuis  l’exposition  de  1900. 
M.  Emile  Molinier,  la  jugeant  de  fabrication  française,  obtint  qu’elle  figurât  au 
Petit  Palais,  où  sa  beauté  et  sa  perfection  technique  lui  attirèrent  l’admiration  géné¬ 
rale.  Pourtant,  s’il  lui  consacra  une  planche  du  grand  ouvrage  sur  l’Exposition,  qu’il 
publia  ensuite  avec  M.  Marcou,  il  n’insista  ni  sur  son  origine  ni  sur  sa  date,  et  se 
borna  à  louer  sa  beauté  et  sa  finesse,  dignes  d’une  miniature.  Dans  son  article  d’en¬ 
semble  sur  la  collection  Martin  Le  Roy,  M.  Migeon,  deux  ans  plus  tard  (ouvr.  cité, 
p.  34),  se  borna  aussi  à  la  mentionner  brièvement,  mais  crut  pouvoir  libeller 
ainsi  la  légende  de  la  figure  :  «  midi  de  la  France,  xivc  siècle  ».  C’est  avec  cette 
désignation  qu’elle  fut  demandée  en  1904  par  M.  Bouchot  pour  l’exposition  des 
Primitifs  français  ;  et  le  savant  conservateur  du  Cabinet  des  Estampes  voulut  préciser 
davantage;  dans  le  Catalogue  (ouvr.  cité,  p.  2o5),  il  la  donna  à  1’  «  Ecole  de  Pro¬ 
vence,  vers  1390  »,  et  il  accompagna  sa  description  sommaire  de  quelques  observa¬ 
tions  qu’il  ne  sera  pas  inutile  de  reproduire  : 

Pour  ce  travail  l’art  du  brodeur  s’est  élevé  à  la  hauteur  de  celui  du  peintre.  Le  carton  de  cette 
pièce,  dû  à  quelque  artiste  de  l’école  de  Paris  ayant  vécu  dans  le  Midi,  rappelle  par  le  charme  de 
sa  composition  les  plus  délicates  miniatures  du  manuscrit.  Le  lit  sur  lequel  la  Vierge  est  assise  est 
un  meuble  de  la  région  bourguignonne  et  provençale  ;  mais  la  Vierge  avec  son  voile,  ses  inflexions 
de  corps,  les  princes  adorateurs,  sont  essentiellement  des  figures  de  l’Ile  de  France.  L’architecture 
des  clochers  en  haut  de  la  pièce  est  celle  de  certaines  églises  du  Jura.  Cette  broderie  est  à  rap¬ 
procher  du  Parement  de  Narbonne,  vu  son  importance  et  sa  qualité. 

C’était  là  beaucoup  de  précision,  et  M.  le  comte  Durrieu,  dans  ses  articles  sur 
l’Exposition,  fut  plus  avisé  en  disant  seulement  que  cette  croix  de  chasuble  offrait 
d’étroites  affinités  avec  les  peintures  contemporaines  (ouvr.  cité,  p.  174)- 


6 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


Il  faut  bien  reconnaître,  en  effet,  que  dans  le  Catalogue  de  1  exposition  des 
Primitifs  français,  M.  Bouchot  n’a  pas  craint  d’énoncer  comme  choses  claires  et 
certaines,  bien  des  hypothèses  que  lui  suggérait  une  inlassable  activité  et  un  examen 
parfois  trop  rapide  des  monuments  qui  lui  passaient  sous  les  yeux.  Sans  aller 
jusqu’à  dire,  avec  un  juge  compétent  mais  dépourvu  d’indulgence,  M.  Max  Dvorak 
(Literatur  über  die Pariser  Ausstellung  der  Primiliven  ;  KunstgeschichtlicheAnzeigen,  1 906  ; 
p.  81-96),  que  le  catalogue  de  M.  Bouchot  et  son  livre  sur  Les  Primitifs  français  sont 
«  une  promenade  aventureuse  à  travers  les  traditions  et  les  méthodes  scientifiques  », 
il  est  permis  de  faire  des  réserves  sur  bien  des  attributions  que  l’on  y  trouve.  Il  serait 
actuellement  prématuré,  sauf  dans  les  cas  trop  rares  où  l’on  y  est  autorisé  par  un 
document  formel,  de  vouloir  distinguer  avec  certitude  des  écoles  provinciales  dans 
la  peinture  française  delà  fin  du  xive  siècle.  C’est  ce  qu’ont  bien  montré  M.  Paul  Vitry 
(L’Exposition  des  Primitifs  français;  Les  Arts,  avril  1904)  et  M.  P. -A.  Lemoisne  (Notes 
sur  l’Exposition  des  Primitifs  français  ;  Revue  des  bibliothèques,  mai-juin  1905);  ils  ont 
fait  observer  notamment,  en  ce  qui  concerne  l’école  dite  de  Provence,  que  dans  la 
liste  des  peintres  avignonnais  figurent  des  italiens,  des  flamands,  des  espagnols,  et 
quelques  artistes  originaires  du  Nord  ou  de  l’Est  de  la  France.  La  vérité,  c’est  que  la 
fin  du  xiv*  siècle  a  vu  s’épanouir  un  art  essentiellement  international,  formé  d'un 
mélange  souvent  exquis  de  traditions  gothiques  et  d’italianisme,  et  que  l’on  commence 
seulement  à  saisir  les  caractères  spéciaux  qui  permettront  de  distinguer  les  oeuvres 
qui  ont  vu  le  jour  dans  telle  ou  telle  région  ;  encore  devra-t-on,  dans  bien  des  cas, 
renoncer  à  atteindre  jamais  à  la  certitude. 

Ce  qui  avait  sans  doute  suggéré  l’attribution  de  notre  chasuble  à  une  école  pro¬ 
vençale,  ce  sont  les  influences  italiennes  qu’on  y  relève  :  on  pensait  aux  enseigne¬ 
ments  donnés  à  Avignon  par  Simone  Martini,  qui  y  mourut  en  i344  •  Et  de  fait,  dans 
cette  broderie,  plusieurs  détails  dénotent  des  infiltrations  ultramontaines,  comme 
M.  le  chanoine  Schnütgen  l’avait  indiqué  en  deux  mots  (Die  retrospektive  Ausstel¬ 
lung  im  Petit-Palais  der  Parker  Weltausstellung  ;  Zeitschrift  für  chrktliche  Kunst, 
1900  ;  col.  180).  Ainsi  les  arcatures  latérales  des  niches  qui  encadrent  l’Annonciation 
et  la  Visitation  delà  chasuble  sont  évidemment  inspirées  de  celles  que  les  Italiens  du  xiv* 
siècle  employaient  souvent  :  témoin  entre  autres  un  tableau  représentant  le  Couronne¬ 
ment  de  la  Vierge,  au  Museo  Nazionale  de  Florence,  attribué  à  un  rival  de  Simone  Mar¬ 
tini,  ou  une  miniature  d’un  manuscrit  des  Décrétales  (A.  Venturi,  Storia  dell’  arle  ita- 
liana,  t.  V,  Milano,  1907,  in-8;  fig.  5i6  et  777);  c’est  dans  des  œuvres  analogues  que 
le  brodeur  a  pris  cette  colonnette  mince  supportant  une  arcature  lourde  à  profils  carrés, 
qui  repose  en  arrière-plan  sur  un  pilastre  également  carré  :  pareille  architecture  n’a 
guère  fleuri  au  nord  des  Alpes.  D’autre  part  la  forme  si  particulière  des  ailes  de 
l’Ange  de  l’Annonciation,  avec  ces  grandes  pennes  recourbées  au  bout,  se  trouve 
également  en  Italie  :  on  la  voit  identique  dans  un  beau  dessin  représentant  la  Vierge 
glorieuse,  de  l’école  véronaise  ou  vénitienne  de  la  première  moitié  du  xv°  siècle, 
qui  sert  de  frontispice  à  un  manuscrit  de  la  bibliothèque  capitulaire  de  Neustift  près 
de  Brixen(F.  Wickhoff,  Beschreibendes  Verzeichnks  der  ïlluminierten  Handschriften  in 
Oesterreich,  t.  I,  Tyrol,  par  H. -J.  Hermann,  1905,  in-4  ;  pl.  18  et  p.  220  et  221). 
Pourtant  ce  ne  sont  là  que  des  analogies  de  détail  ;  elles  ne  modifient  pas  très  pro¬ 
fondément  le  style  général,  dont  il  faut  bien  chercher  l’origine  ailleurs. 


IV.  —  BRODERIE 


7 


On  avait  jusqu’à  présent,  sans  même  préciser  autant  que  M.  Bouchot,  cru  trouver 
cette  origine  en  France  ;  mais  un  examen  attentif  semblerait  permettre  d’en  douter. 
Que  l’on  compare,  en  effet,  ces  scènes  si  habilement  traitées,  aux  manuscrits  et  aux 
tableaux  (à  défaut  de  broderies  de  la  même  date)  authentiquement  exécutés  en  France 
vers  la  même  époque,  et  l’on  verra  très  vite  combien  elles  en  diffèrent.  Ni  dans  le 
parement  de  Narbonne,  ni  dans  les  volets  de  Melchior  Broederlam  à  Dijon,  ni  dans 
les  manuscrits  exécutés  par  André  Beauneveu,  par  Jacquemart  de  Hesdin,  par  les 
frères  de  Limbourg  ou  par  leurs  émules  (faciles  à  étudier  grâce  aux  travaux  de 
M.  Delisle,  de  M.  de  Lasteyrie  et  du  C'e  Paul  Durrieu),  on  ne  découvrira  rien  de 
semblable,  ni  même  d’analogue  ;  dans  toutes  ces  peintures  on  remarque  des  draperies 
plus  souples,  un  dessin  moins  compliqué,  des  allures  plus  nobles.  La  chasuble  est 
d’un  style  à  la  fois  plus  sec,  plus  anguleux  et  plus  contourné  ;  elle  est  d’un  art  où 
l’italianisme  ambiant  a  réagi  autrement  que  sur  les  artistes,  pourtant  si  divers,  qui 
ont  travaillé  pour  Charles  V  et  pour  ses  frères. 

Et  ces  différences  se  poursuivent  également  dans  l’iconographie.  La  pose  fami¬ 
lière  et  comme  amusée  de  l’ange  de  l’Annonciation  s’écarte  à  la  fois  des  traditions 
italiennes  et  françaises  ;  dans  l’Adoration  des  Mages  on  note  avec  surprise  que 
deux  des  rois  sont  jeunes  et  imberbes,  contrairement  à  la  tradition  scrupuleusement 
respectée  d’habitude,  qui  veut  que  deux  d’entre  eux  soient  barbus  et  se  distinguent 
par  leur  aspect  du  troisième  moins  âgé. 

Si  l’on  ne  trouve  pas  dans  l’art  français  de  similaires  à  cette  croix,  il  faut  en 
chercher  ailleurs,  et  voir  s’il  n’existerait  point  d’autres  broderies  qu’on  pourrait  lui 
comparer.  Cette  confrontation  est  difficile,  car  il  semblerait  presque  qu’aucune  autre 
broderie  de  la  fin  du  xivB  siècle  ne  soit  parvenue  jusqu’à  nous  ;  mais  il  en  est  du 
moins  une,  quelque  peu  plus  ancienne,  qui  se  rapproche  singulièrement  de  la  nôtre 
par  certains  détails.  C’est  du  reste  une  pièce  capitale  :  le  devant  d’autel  de  l’église 
de  Pirna,  actuellement  conservé  au  Kunstgewerbe-Museum  de  Dresde. 

On  y  voit,  au  centre,  le  couronnement  de  la  Vierge  ;  de  chaque  côté,  debout  sous 
des  arcatures,  cinq  figures  de  saints;  à  droite  du  sujet  principal,  saint  Jean  l’évan¬ 
géliste,  saint  Pierre,  saint  André,  saint  Nicolas  (?)  et  saint  Wenceslas  ;  à  gauche,  saint 
Jean-Baptiste,  saint  Paul,  saint  Thomas  (?),  un  saint  pape  et  saint  Etienne.  Le  tout 
est  encadré  d’une  large  bordure  dont  la  partie  inférieure  est  décorée  seulement  de 
feuillages,  tandis  que  les  côtés  et  la  bande  du  haut  renferment  des  médaillons,  con¬ 
tenant  des  bustes  de  saints,  et  reliés  entre  eux  par  des  feuillages. 

Cet  antependium,  aussi  remarquable  par  la  beauté  de  son  style  que  par  ses 
grandes  dimensions  (il  mesure  3m,45  de  longueur  sur  om,95  de  hauteur),  a  été  déjà 
publié  plusieurs  fois  ;  mais  il  ne  semble  pas  que  les  archéologues  se  soient  jamais 
montrés  très  affirmatifs  quant  à  son  origine.  Dans  son  livre,  un  peu  superficiel,  sur 
l’histoire  des  arts  industriels  en  Allemagne,  M.  Jacob  von  Falke  a  reproduit  en  une 
planche  hors  texte  ce  parement,  et  a  essayé  d’en  caractériser  le  style  ;  il  y  a  relevé 
certaines  traces  d'influences  italiennes,  et  a  conclu  qu’il  pourrait  avoir  été  dessiné 
par  un  peintre  allemand  influencé  par  l’école  de  la  Bohême  (Geschichle  des  deutschen 
Kunstgeiuerbes,  Berlin,  1888,  in-8  ;  p.  m  et  pi.). 

L’hypothèse  présentée  avec  de  prudentes  réserves  par  M.  Jacob  von  Falke  a  été 
reprise  et  développée  par  M.  Wanckel  dans  son  Guide  du  Musée  de  Dresde  ;  après 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


avoir  indiqué  qu’on  avait  aussi  rapproché  cette  broderie  de  l’école  colonaise,  il  a  relevé  à 
son  tour  quelques  influences  italiennes  et  a  fait  observer  qu’elles  pouvaient  s’expliquer 
par  le  séjour  a  Prague  de  Tommaso  da  Modena  ;  il  a  noté  ensuite  la  présence  parmi 
les  saints  du  patron  de  la  Bohême,  saint  Wenceslas,  et  a  conclu  que  ce  chef-d’œuvre 
de  la  broderie  avait  dû  voir  le  jour  dans  quelque  couvent  de  religieuses,  sinon  en 
Bohême,  du  moins  en  Saxe.  D’autres  archéologues  saxons  ont  même  voulu  préciser 
encore  davantage  et  découvrir,  malgré  l’absence  de  tous  documents  formels,  où,  quand 
et  pour  qui  ce  devant  d’autel  avait  été  exécuté  (v.  Otto  Wanckel,  Führer  durch  das 
Muséum  des  kôniglich.  Sachs.  Alterthumsvereins,  Dresden,  1895,  in-12;  p.  54  et  55). 

Ce  n’étaient  là  toutefois  que  des  suppositions  quelque  peu  hasardées,  et  les  auteurs 
de  la  dernière  grande  publication  sur  le  Musée  archéologique  de  Dresde,  M.  Wanckel 
lui-même  et  M.  Flechsig,  n’ont  plus  osé  se  montrer  aussi  affirmatifs.  Après  avoir 
relevé  la  présence  de  saint  Wenceslas,  et  tiré  dôyla  coiffure  du  pape  un  argument  pour 
la  date,  ils  ont  signalé  la  présence  de  deux  écus  armoriés,  se  faisant  pendant  au-dessus 
du  couronnement  de  la  Vierge.  Ces  deux  écus,  identiques,  portent  deux  oiseaux 
affrontés  au-dessus  d’une  sorte  de  tronc  d’arbre  à  trois  racines  (?)  ;  mais  malheureu¬ 
sement  on  n’a  pas  encore  pu  les  identifier  et  ils  ne  fournissent  aucune  indication  utile 
(Ed.  Flechsig  und  Otto  Wanckel,  Die  Sammlung  des  kgl.  Sachsischen  Alterthumsvereins 
zu  Dresden  in  ihren  Hauplwerken,  Dresden,  1900,  in-4;  p.  55-56  etpl.  12,  i3,  i4);  si 
bien  que  nos  savants  confrères  se  sont  abstenus  de  déterminer  la  provenance  du 
monument. 

On  ne  saurait  d'ailleurs  qu’approuver  leur  prudente  réserve,  car  l’opinion  pre¬ 
mière  de  M.  Jacob  von  Falke  et  de  M.  Wanckel  semble  peu  défendable.  11  n’y  a 
aucune  analogie  précise  entre  cette  broderie  de  Pirna  et  les  œuvres  de  l’école  de 
Prague,  et  on  la  comparerait  en  vain,  soit  au  curieux  retable  de  Mülhausen-am-Neckar, 
daté  de  1 385  (Konrad  Lange,  Das  Altarwerk  von  Miilhausen  am  Neckar-,  Studien  aus 
Kunst  und  Geschichte,  Friedrich  Schneider  zum  70  Geburtstag  gewidmet,  Freiburg  in 
Brisgau,  1906,  in-4;  p-  419  et  s.),  soit  aux  peintures  de  Tommaso  da  Modena 
(v.  Venturi,  ouvr.  cité,  fig.  750  à  754),  soit  aux  manuscrits  bohémiens,  bien  connus 
grâce  à  de  récents  travaux  (v.  notamment  M.  Dvorak,  Die  illuminatoren  des  Johann 
von  Neumarkt;  Jahrbuch  de  Vienne,  1901)  :  l’art  bohémien  du  xiv°  siècle  est  beaucoup 
plus  italianisant  et  plus  mou . 

Ce  ne  serait  donc  ni  en  France,  ni  en  Italie,  ni  dans  l’Europe  centrale  qu’il  faudrait 
chercher  des  similaires  à  l’antependium  de  Pirna,  et  l’on  serait  alors  tenté  de  songer 
à  un  autre  pays,  fameux  du  reste  par  ses  broderies  :  l’Angleterre. 

L’habileté  des  brodeurs  anglais  du  moyen  âge  est  depuis  longtemps  reconnue  : 
les  textes  nombreux  et  probants  qui  en  font  foi  ont  été  publiés,  notamment  par 
Fr.  Michel  ( Recherches  sur  le  commerce  et  la  fabrication. . .  des  étoffes  de  soie. . .  pendant  le 
moyen  âge,  t.  II,  Paris,  i854)  et  par  D.  Rock  (South  Kensingion Muséum  ;  Textile  fabrics  -, 
London,  1870,  in-8)  ;  mais  il  semble  que  personne  n’ait  encore  songé  à  faire  une 
étude  critique  des  nombreux  spécimens  de  Yopus  anglicanum  qui  subsistent,  de  les 
comparer  entre  eux,  et  d  en  établir  la  suite  logique.  On  chercherait  en  vain  un  pareil 
travail  dans  les  ouvrages  publiés  à  propos  de  l’Exposition  rétrospective  de  la  broderie 
organisée  à  Londres  en  1873  (Alan  S.  Cole,  Catalogue  of  the  spécial  loan  exhibition  of 
décorative  art  needlework  made  before  1800,  held  in  1873  ;  London,  1874,  in-8  ;  —  Th. 


IV.  —  BRODERIE 


9 


Biais ,  U  Exposition  de  broderies  à  Londres  ;  Gazette  des  Beaux-Arts,  1874).  ou  dansle  ma¬ 
nuel  insuffisant  de  M.  Lefébure  (Broderie  et  dentelles-,  Bibliothèque  de  l’enseignement 
des  Beaux-Arts  ;  Paris,  1887 ,  in-8).  M.  Louis  de  Farcy,  dans  son  monumental  ouvrage 
(La  broderie  du  X F  siècle  jusqu’à  nos  jours  -,  Angers,  1890,  in-folio  ;  et  Supplément )  a 
donné  de  bonnes  reproductions  de  presque  toutes  les  pièces  importantes  et  a  réuni 
les  textes  recueillis  par  ses  prédécesseurs  ;  mais  il  n’en  a  point  profité  pour  coor¬ 
donner  les  œuvres,  non  plus  que  dans  sa  notice  sur  les  broderies  de  la  collection 
Spitzer  (La  collection  Spitzer  ;  Broderies  et  étoffes,  t.  Y  ;  Paris,  1892,  in-folio).  Le  même 
reproche  s’appliquerait  à  l’ouvrage  récent  de  M .  Moriz  Dreger  (Kïinstlerische  Entivicklung 
der  Weberei  und  Stickerei-,  Wien,  igo4,  3  vol.  in-4;  1. 1,  p.  201  et  s.).  C  est  seulement 
dans  l’utile  catalogue  de  Mme  Isabelle  Errera  (Collection  de  broderies  anciennes  ; 
Bruxelles,  1905,  in-4,  pi.)  que  l’on  trouve,  avec  des  références,  quelques  observa¬ 
tions  précises  qui  aident  à  reconnaître  les  œuvres  éparses  des  brodeurs  anglais. 
Le  catalogue  illustré  de  l’Exposition  rétrospective  de  la  broderie  anglaise  organisée 
au  Burlington  Club  en  1906  (Exhibition  of  english  embroidery  prior  to  the  middle  oj  the 
xvi  century  ;  London,  1907,  in-folio)  et  un  article  de  M.  Lewis  F.  Day  sur  cette  même 
exposition  (English  needlework,  dans  The  Art  Journal,  juillet  igo5),  n  ont  point  non 
plus  une  grande  valeur  scientifique. 

En  comparant  entre  eux  les  monuments  publiés  dans  ces  divers  ouvrages,  on 
pourrait  esquisser  une  histoire  de  la  broderie  anglaise  au  xive  siècle,  montrer  comment 
elle  a  évolué,  et  classer  ses  monuments  principaux.  Bien  qu’il  soit  souvent  hasardeux  de 
vouloir  dater  avec  trop  d’exactitude  des  productions  industrielles  sans  l’aide  de  textes 
précis,  on  pourrait  grouper:  pour  la  première  moitié  du  siècle,  l’arbre  de  Jessé  du 
Musée  de  Lyon  (anc.  coll.  Spitzer),  la  chape  de  saint  Jean  de  Latran,  la  chape  de 
Pienza  (Mary  Morris,  The  Pienza  Cope  ;  Burlington  Magazine,  t.  VI  et  VII,  1905), 
les  figures  de  saint  Jacques  et  de  saint  Jean-Baptiste  au  Musée  du  Cinquantenaire  ; 
pour  le  milieu  du  siècle,  la  chape  de  Tolède  et  l’arbre  de  Jessé  de  Corpus-Christi 
House;  pour  la  seconde  moitié,  la  chape  de  Vich,  la  chape  de  la  famille  Butler- 
Bowdon,  les  scènes  de  la  vie  de  saint  Jean-Baptiste  au  Musée  du  Cinquantenaire. 

De  cet  ensemble  de  pièces  importantes  on  peut  déduire  les  caractères  distinctifs 
de  l’art  des  brodeurs  anglais  ;  on  y  retrouve  toujours,  en  effet,  un  certain  nombre  de 
détails  constants,  et  bien  particuliers.  On  notera,  dans  les  visages  :  l’expression 
étrange  et  un  peu  hagarde  des  yeux,  dont  la  pupille  ne  touche  presque  jamais  aux 
bords  des  paupières  et  se  détache  durement  sur  le  blanc  de  la  cornée  ;  dans  1  archi¬ 
tecture:  des  arcatures  formées  parfois  de  branches  entre-croisées,  avec  une  décoration 
florale  d’une  exubérance  extrême  ;  des  arcs  en  accolade  à  cinq  lobes  ;  des  colonnettes 
minces  entourées  de  rubans  en  spirale  (motif  qui  paraît  dérivé  des  branchages  entre¬ 
lacés)  ;  des  sujets  décoratifs  (animaux,  constructions,  plantes)  disposés  symétrique¬ 
ment  au-dessus  des  arcs  ;  des  feuillages  dessinés  à  plat,  d’une  manière  un  peu  sèche  ; 
dans  les  figures  enfin,  une  certaine  affectation  contournée,  qui  n’exclut  pas  la  rai¬ 
deur. 

Or  tous  ces  traits,  on  les  retrouve  avec  l’évidence  la  plus  frappante  dans  le  pare- 
ment  d'autel  de  Pirna.  Les  arcs  qui  en  abritent  les  figures  sont  tous  en  accolade, 
ce  qui,  comme  M.  Enlart  l’a  récemment  démontré  ( Origine  anglaise  du  style  flam¬ 
boyant  ;  Bulletin  monumental,  1 906),  ne  se  trouve  guère  à  cette  date  que  dans  l’art  de  la 


TO 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


Grande-Bretagne  ;  de  plus,  l’intrados  de  ces  arcs  est  festonné  de  redents  qui  déter¬ 
minent  cinq  lobes,  et  parfois  les  redents  inférieurs  sont  eux-mêmes  subdivisés,  ce  qui 
dénote  clairement  une  origine  anglaise.  Aussi  les  analogies  sont-elles  frappantes  entre 
l'antependium  et  certains  monuments  d’architecture  :  les  arcatures  qui  surmontent 
le  saint  évêque,  le  saint  Pierre,  le  saint  Paul,  le  saint  pape,  sont  analogues  à  celles 
du  tombeau  de  Hugues  le  Dépensier  (f  1 34q)  dans  l’église  de  Tewkesbury  (Enlart, 
ouvr.  cité,  fig.  9),  et  à  peu  près  identiques  à  celles  du  dais  du  tombeau  d’Edouard  III 
(f  1377)  à  l’abbaye  de  Westminster  (Blore,  The  Monumental  remains  of  noble  and 
eminent  persons  ;  London,  1826,  in-8  ;  pl.).  —  D  autre  part  les  minces  colon  nettes  en¬ 
tortillées  de  rubans  en  spirale,  qui  séparent  toutes  les  figures  de  Pirna,  se  retrouvent 
identiques  dans  les  fragments  de  l’ancienne  coll.Verhaegen  (de Farcy  ;  pl.  p.  g)etdans 
les  scènes  de  la  vie  de  sainte  Catherine  et  de  sainte  Lucie  au  Musée  du  Cinquantenaire 
(de  Farcy,  pl.  39  ;  Errera,  n°  i4)-  Le  parti-pris  de  disposer  au-dessus  des  arcatures  des 
motifs  animés  ou  inanimés  se  voit  également  dans  la  plupart  des  broderies  citées  plus 
haut;  ce  sont  des  grotesques  dans  les  morceaux  de  l’ancienne  collection  Verhaegen,  dans 
les  scènes  de  la  vie  de  sainte  Catherine  et  de  sainte  Lucie;  des  anges  à  la  chape  de  saint 
Jean  de  Latran  (de  Farcy, *pl.  43)  ;  des  saints  et  des  oiseaux  à  la  chape  de  Pienza(de 
Farcy,  pl.  45)  ;  des  oiseaux,  aux  orfrois  de  l’ancienne  collection  Hochon  (de  Farcy, 
pl.  53).  Quant  aux  feuillages  vus  à  plat,  de  l’encadrement  de  Pirna,  ils  se  ratta¬ 
chent  à  ceux  des  fragments  de  l’ancienne  collection  Verhaegen,  de  ceux  du  Musée 
du  Cinquantenaire,  de  l’arbre  de  Jessé  du  Musée  de  Lyon  (de  Farcy,  pl.  4i),  de 

I  arbre  de  Jessé  de  Corpus-Chnsti-House  (id.,  pl.  42).  Pour  les  personnages, 
ils  ont  le  regard  étrange  que  l’on  retrouve  dans  toutes  les  broderies  et  aussi 
dans  les  fresques  anglaises,  témoin  la  Madone  du  palais  épiscopal  de  Chichester 
(Album  de  1  Arundel  Club,  1906,  pl.  XX);  et  le  style  de  leurs  draperies  n’a 
rien  qui  les  en  distingue  particulièrement.  Enfin  le  souci  de  varier  le  fond  der¬ 
rière  les  figures  est  précisément  une  des  caractéristiques  des  manuscrits  anglais 
du  xiv“  siècle. 

Ainsi  la  plupart  des  détails  que  l’on  relève  dans  le  parement  de  Pirna  le  rattache¬ 
raient  aux  productions  les  plus  caractéristiques  des  ateliers  de  la  Grande-Bretagne. 

II  n  en  est  qu’un  seul  que  nous  11’y  ayons  pas  retrouvé,  à  savoir  ces  architectures 
étranges  des  écoinçons  ;  mais  cela  tient  peut-être  à  ce  que  la  plupart  des  broderies 
que  nous  avons  citées  semblent  un  peu  plus  anciennes  que  lui.  —  Quant  à  la  présence 
de  saint  Wenceslas  (bien  caractérisé  par  ses  attributs  :  écu  chargé  d’un  aigle,  drapeau, 
bonnet  d  électeur,  comme  dans  le  retable  de  Mülhausen-am-Neckar,  que  nous  avons 
cité  plus  haut),  elle  ne  parait  pas  être  un  argument  sans  réplique  en  faveur  d’une 
origine  bohémienne  que  le  style  contredirait  :  un  donateur  germanique  aurait  pu 
facilement,  en  commandant  un  devant  d’autel  à  l’un  de  ces  ateliers  anglais  qui  jouis¬ 
saient  alors  d’une  réputation  européenne,  stipuler  avec  soin  les  saints  qu’il  désirait 
y  voir  figurer,  et  au  besoin  en  fournir  des  modèles  :  bien  d’autres  œuvres  du  moyen 
âge  ont  été  commandées  au  loin  dans  des  conditions  analogues. 

L’antependium  de  Pirna  devrait  donc  être  attribué  à  un  brodeur  anglais  du 
xiv  siecle  ;  et  si  nous  avons  insisté  si  longuement  sur  lui,  c’est  parce  qu’il  est  (à  notre 
connaissance)  la  seule  pièce  que  l’on  puisse  comparer  à  la  chasuble  de  la  collection 
Martin  Le  Roy. 


IV. 


BRODERIE 


1 1 

Il  y  a  en  effet  entre  cette  chasuble  et  le  parement  d’autel  des  analogies  indé¬ 
niables.  Nous  avions  vainement  cherché  à  retrouver,  dans  les  œuvres  authentique¬ 
ment  françaises,  l’architecture  singulière  du  dais  qui  abrite,  dans  la  chasuble, 
l’Adoration  des  Mages.  Nous  n’avions  pas  découvert  d’autres  exemples  de  ces  clo¬ 
chetons  à  baies  carrées,  reposant  sur  des  arcs  en  plein  cintre  aux  retombées  tranchées 
net  ;  or  l’on  voit  au  parement  de  Pirna,  symétriquement  disposées  au-dessus  des 
arcatures  qui  abritent  les  saints,  toute  une  série  de  petites  constructions  dont  certaines 
offrent  avec  celles  de  la  chasuble  des  ressemblances  frappantes.  On  reconnaîtra  au- 
dessus  du  saint  Pierre,  du  saint  Jean-Baptiste  et  du  saint  pape,  soit  les  baies  carrées, 
soit  les  toits  à  deux  rampants,  soit  les  arcs  aux  retombées  coupées  net,  que  l’on 
a  signalées  au-dessus  de  l’Adoration  des  Mages  de  la  chasuble.  De  plus  ces 
colonnettes  minces,  entourées  de  rubans  en  spirale,  qui  supportent  les  arcatures  du 
devant  d’autel  et  qui  sont  si  fréquentes  dans  les  broderies  anglaises,  nous  les  voyons 
encadrer  la  niche  qui  couvre  la  Visitation  de  la  chasuble.  De  même  ces  yeux  un  peu 
hagards,  caractéristiques  dans  l’antependium  comme  dans  tout  F  «  opus  anglica- 
num  »,  nous  les  retrouvons,  un  peu  moins  hagards  cependant,  à  certains  person¬ 
nages  de  la  chasuble,  notamment  dans  la  Visitation. 

Et  d’autres  détails,  non  spéciaux  au  parement  d’autel,  tendraient  encore  à  con¬ 
firmer  l’hypothèse  d’une  origine  anglaise  pour  la  chasuble.  La  petitesse  exagérée  des 
mains  est  fréquente  dans  les  broderies  britanniques.  La  frise  d’arcatures  en  plein 
cintre,  ornées  de  feuilles  de  trèfle,  est  un  motif  très  fréquent  dans  l’art  anglais. 
D’autre  part  les  particularités  iconographiques  que  nous  avons  relevées  dans  l’An¬ 
nonciation  et  dans  l’Adoration  des  mages  s’expliqueraient  beaucoup  plus  aisément 
dans  le  cas  d’une  origine  anglaise,  car  les  artistes  de  la  Grande-Bretagne  semblent 
avoir  pris  sur  ce  point  des  libertés  assez  particulières.  Enfin  le  style  général  des 
figures,  à  la  fois  maniéré  et  sec,  concorderait  avec  le  peu  que  nous  savons  de  l'art 
anglais  de  la  fin  du  xive  siècle,  avec  ce  que  montre  par  exemple  un  charmant  Livre 
d’Heures  du  British  Muséum  (Royal  ms.,  2 A,  XVIII;  cf.  G. -F.  Warner,  British 
Muséum,  Reproductions  from  illuminated  Manuscripts  ;  London,  1907,  in-8  ;  pi.  XV). 

Il  y  a  là,  on  le  voit,  un  ensemble  de  présomptions  assez  fortes  en  faveur  d’une 
origine  anglaise.  Et  pourtant  nous  n’oserions  pas  affirmer  positivement  que  notre 
chasuble  est  sortie  d’un  atelier  de  la  Grande-Bretagne.  Son  style  général,  en  effet, 
n’est  pas  absolument  le  même  que  celui  des  rares  monuments  anglais  de  cette  date 
que  nous  connaissons.  Elle  diffère  un  peu  du  célèbre  diptyque  du  comte  de  Pembroke, 
représentant  le  roi  Richard  II  (  1 377  f  1399)  entouré  de  ses  saints  patrons  et  age¬ 
nouillé  devant  la  Vierge  (Cle  Paul  Durrieu,  L’Exposition  des  Primitifs  français  ;  Revue 
de  l’art  ancien  et  moderne,  t.  XV,  1904  ;  fig-  p.  88  et  96  ;  —  Note  de  M.  Bell  dans  The 
Times,  n°  du  1"  avril  1902),  que  d’ailleurs  l’on  a  parfois  cru  français  ou  bohémien, 
mais  où  un  certain  mélange  de  raideur  et  de  sentimentalité  nous  ferait  plutôt  croire  à 
une  origine  britannique.  Elle  ne  se  rattache  pas  non  plus  directement  au  curieux  por¬ 
trait  du  même  Richard  II,  conservéaà  Westminster,  que  l’on  a  récemment  voulu  attri¬ 
buer  à  Beauneveu,  sans  grandes  preuves  d’ailleurs  (S.  C.  Cockerell,  André  Beauneveu 
and  the  portrait  of  Richard  the  Secondât  Westminster  Ahbey,  Burlington  Magazine,  no¬ 
vembre  1906).  Et  elle  ne  rentre  pas  tout  à  fait  dans  la  série  des  sculptures  anglaises  du 

iv.  —  a. 


12 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


xivc  siècle  publiées  par  MM.  Pnor  et  Gardner  (English  mediaeval  figure-sculpture  ;  The 
architectural  review,  1904  et  1906). 

Il  est  vrai  que  cela  tient  peut-être  à  l’époque  où  elle  a  été  exécutée.  Elle  doit 
dater,  en  effet,  des  dernières  années  du  xiv"  siècle  ou  du  début  du  xve,  c  est-à-dire 
d’une  période  où  la  peinture  était  partout  devenue  tellement  italianisante  qu  on  ne 
peut  souvent  pas  dire  si  tel  panneau  ou  telle  miniature  a  vu  lejour  en  France,  en  Italie, 
en  Flandre  ou  en  Allemagne.  Or  l’embarras  augmente  quand  il  s’agit  de  1  Angle¬ 
terre,  dont  l’art  si  curieux  n'a  malheureusement  pas  encore  été  suffisamment  étudié. 

D’après  l’iconographie,  notre  chasuble  serait  plutôt  postérieure  à  i4oo  ;  car 
dans  l’Adoration  des  Mages,  la  Vierge  est  assise  sur  un  lit,  disposition  contraire  aux 
traditions  du  xin*  et  du  xrve  siècle,  qui  représentaient  toujours,  dans  cette  scène,  la 
Vierge  assise  sur  un  banc.  De  plus,  le  dais  qui  abrite  cette  même  Adoration  des 
Mages  est  analogue  à  ceux  d’une  miniature  de  la  Gène  dans  les  Heures  de  la  reine 
Élisabeth,  manuscrit  exécuté  en  Angleterre  vers  i4io  (H.  Yates  Thomson,  A  lecture 
on  some  illuminated  manuscripts  ;  London,  1902,  in-8). 

II  faudrait  donc  voir  dans  cette  belle  broderie  une  de  ces  œuvres  énigmatiques 
où  l’on  trouve  à  la  fois  des  traditions  gothiques  et  des  influences  italiennes,  — 
mélange  complexe  d’où  devait  bientôt  sortir  l’art  nouveau  du  xv°  siècle. 

Divers  travaux  récents  ont  bien  mis  en  lumière  ce  caractère  international  de  l’art 
vers  i4oo,  surtout  en  ce  qui  concerne  la  peinture.  Mais  on  pourrait,  pour  la  bro¬ 
derie  également,  en  fournir  des  preuves  singulières. 

Dans  les  discussions  qu’a  soulevées  l’exposition  des  Primitifs  français,  on  a  fait 
état  maintes  fois  d’un  curieux  recueil  de  recettes  compilé  en  i43i  par  un  certain 
Jean  Le  Bègue,  greffier  de  la  monnaie  de  Paris  (Bibl.  nationale,  ms.  latin  6741  )- 
Le  Bègue  a  recopié  dans  son  manuscrit,  entre  autres  documents,  des  formules  qui 
lui  avaient  été  communiquées  par  un  peintre  italien  établi  à  Paris,  nommé  Johannes 
Alcherius.  Cet  artiste,  qui  collectionnait  aussi  les  recettes  de  peinture,  les  recueillait 
avec  soin  de  tous  ses  confrères  ;  et  voici  l’origine  intéressante  donnée  pour  une 
série  de  procédés  de  teintures  (nous  traduisons  le  texte  latin  d’après  l’édition  de 
Mme  Merrifield,  Original  treatises  on  the  arts  of  painting  ;  London,  1 84q ,  2  vol.  in-8  ; 
t.  I,  p-  85)  :  «  En  i4io,  le  mardi  11  février,  j’ai  fait  copier  ceci  à  Bologne,  d’après 

les  recettes  qui  m  y  furent  communiquées  par  Thierry . [le  nom  est  en  blanc]  de 

Flandre,  brodeur  qui  avait  travaillé  au  château  de  Pavie,  du  vivant  de  feu  l'illustre 
duc  de  Milan  ;  lesquelles  recettes  le  dit  Thierry  m’a  dit  avoir  recueillies  à  Londres  en 
Angleterre,  des  ouvriers  qui  font  ces  teintures.  » 

Voilà  donc,  vers  i4oo,  un  brodeur  flamand  ayant  vécu  en  Angleterre  et  travaillant 
en  Italie  :  peut-on  s  étonner  maintenant  à  constater  le  caractère  international  des 
belles  broderies  de  cette  date,  comme  celle  qui  nous  occupe?  non  seulement  les 
modèles  dessinés  étaient  fournis  aux  brodeurs  par  des  artistes  initiés  aussi  bien  à 
1  art  italien  qu  à  celui  des  pays  du  Nord,  mais  ces  brodeurs  eux-mêmes  avaient  voyagé 
dans  les  contrées  les  plus  diverses. 

On  ne  connaît  aucune  œuvre  de  ce  Thierry,  et  l’on  ne  saurait  retracer  sa 
biographie.  On  pourrait  etre  tenté  (comme  nous  l’avait  suggéré  notre  savant  ami 
M.  le  comte  P.  Durrieu),  de  1  identifier  avec  l’un  des  plus  fameux  brodeurs  du 
xve  siècle,  Thierry  du  Chastel,  valet  de  chambre  de  Philippe  le  Bon,  duc  de  Bour- 


IV.  —  BRODERIE  ,3 

gogne,  dont  le  nom  revient  souvent  dans  les  comptes  des  archives  de  Lille  (L.  de 
Laborde,  Les  ducs  de  Bourgogne,  Preuves-,  Paris,  i849-i852,  3  vol.  in-8).  Mais  Thierry 
du  Chastel  mourut  en  1 456  ou  1 45y  ;  et  même  en  admettant  qu’il  ait  vécu  très  âgé 
et  travaillé  jusqu’à  son  dernier  jour,  (ce  que  les  documents  confirment  d’ailleurs),  il 
ne  pourrait  guère  être  le  même  artiste  que  le  Thierry  le  flamand,  ami  de  Johannes 
Alcherius,  qui  avait  été  employé  par  Jean-Galéas  Yisconti,  mort  en  i4o2. 

Il  faut  donc  se  résignera  ne  rien  savoir  de  plus  sur  ce  «  Thierry  le  flamand  », 
qui  avait  séjourné  en  Angleterre  et  en  Italie,  et  voir  seulement  en  lui  un  représentant 
typique  de  cet  art  international  de  la  fin  du  xive  siècle  et  du  début  du  xv°,  art  dont  la 
croix  de  chasuble  de  M.  Martin  Le  Roy,  sur  laquelle  nous  avons  si  longuement 
insisté,  est  un  des  plus  remarquables  exemples. 


OLLECTTON  MARTIN  Le  I^OY 


LE  CHRIST  ENTRE  DEUX  ANGES 


Art  français,  fin  du  xv'  siècle. 


(Planche  II.) 


Tapisserie  de  laine  et  de  soie.  —  Sur  un  fond  semé  de  plantes 
fleuries  se  détachent  trois  figures  :  le  Christ  et  deux  anges.  Au  centre, 
dans  un  médaillon  carré  dont  chaque  côté  présente  un  ressaut  demi- 
circulaire,  le  Christ  à  mi-corps  dans  le  tombeau  ;  vu  de  face,  nu,  il  a 
les  reins  ceints  d'une  draperie  blanche  ;  sa  tête  nimbée  s’incline  dou¬ 
loureusement  sur  1  épaule  droite  ;  il  h  les  deux  mains  réunies  devant 
la  poitrine,  dont  la  plaie  a  laissé  couler  des  gouttes  de  sang.  Derrière 
lui  se  dresse  la  croix,  aux  bras  de  laquelle  sont  suspendus  les  instru¬ 
ments  de  la  flagellation,  deux  fouets  formés  chacun  de  trois  lanières 
nouées.  De  chaque  côté  de  ce  médaillon  central,  deux  anges  age¬ 
nouillés  sur  des  sortes  de  tertres,  ou  sur  des  nuages.  Chacun  d'eux, 
vêtu  d’une  robe  à  manches  rouges  et  d'un  long  manteau  gris,  tient 
devant  lui  des  deux  mains,  en  l’appuyant  sur  son  genou  plié,  un 
chandelier  garni  d’un  cierge.  Leurs  ailes,  à  longues  pennes,  sont 
nuancées  de  gris,  de  bleu,  de  rouge. 

Au-dessous  du  médaillon,  en  lettres  capitales,  deux  mots  en 
abrégé  :  ■  DO  ■  FE. 

Le  fond  de  la  tapisserie,  de  couleur  bleu  foncé,  est  entièrement 
couvert  dun  semis  de  plantes  fleuries,  nuancées  de  vert,  de  rouge, 
de  bleu,  de  jaune. 


.  COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 

16 

Aux  deux  extrémités,  la  composition  est  bordée  verticalement 
par  deux  grosses  guirlandes  de  feuillages,  de  fleurs  et  de  fruits, 
serrées  de  place  en  place  par  des  liens  rouges. 

Hauteur  :  o",72. 

Largeur  ;  im,6i. 

Ancienne  collection  de  M.  Eugène  Gaillard. 

Cette  tapisserie,  qui  doit  être  rattachée  à  une  série  d'œuvres  plus  ou  moins 
analogues,  est  évidemment  sortie  d’un  atelier  français,  tout  à  la  fin  du  xvc  siecle. 
Mais  pour  arriver  à  préciser  davantage,  il  faut  étudier  plus  attentivement  son  icono¬ 
graphie  et  son  style. 

Ce  sujet  du  Christ  à  mi-corps  dans  le  tombeau,  encadré  ou  non  par  d  autres 
figures,  ne  semble  point  être  l’un  de  ceux  que  l’art  français  du  xv°  siècle  avait  reçus 
de  la  tradition  iconographique,  pourtant  si  riche  et  si  variée,  de  l’époque  gothique. 
Les  enlumineurs  et  imagiers  français  du  xm*  et  du  xiv°  siècle  n  ont  point  accoutumé 
de  représenter  ainsi  le  Sauveur  mort,  et  comme  exposé  à  la  compassion  des  croyants. 
Ils  le  montrent  habituellement,  ou  bien  déposé  dans  le  sépulcre  par  les  disciples, 
étendu  dans  le  linceul,  ou  bien  ressuscitant  glorieux  du  tombeau,  dont  il  enjambe  le 
bord  dans  un  mouvement  triomphant  et  décidé.  Ces  deux  scènes  ont  été  retracées 
à  l’infini,  seulement  avec  quelques  variantes  dans  les  détails,  et  il  ne  semble  pas  que 
la  piété  des  fidèles  ait  demandé  à  l’art  en  France  d'autre  représentation  du  tombeau 
du  Seigneur.  L’une  des  meilleures  preuves  que  l’on  en  puisse  donner  est  fournie  par 
les  ivoires  religieux  du  xiii”  et  du  xive  siècle,  qui  subsistent  encore  en  si  grand 
nombre. 

Notre  ami  M.  Raymond  Koechlin  a  bien  voulu  vérifier  pour  nous  que,  parmi 
les  milliers  de  pièces  qu’il  a  examinées  pour  la  préparation  du  grand  Corpus  des  ivoires 
gothiques  français  qu’il  a  entrepris,  deux  seulement  montrent  le  Christ  nu,  ami-corps, 
entre  deux  anges  :  ce  sont  deux  plaques  de  la  fin  du  xive  siècle  ou  du  début  du  xvc,  con¬ 
servées  l’une  au  musée  de  Berlin  et  l’autre  dans  la  collection  de  M.  Homberg,  à  Pans. 
On  ne  saurait  trouver  d’argument  plus  décisif  pour  prouver  combien  la  scène  qui  nous 
occupe  est  entrée  tardivement  dans  le  répertoire  iconographique  du  moyen  âge. 

D’ailleurs  elle  ne  semble  point  y  avoir  pris  rapidement  une  place  importante,  et 
il  faut  attendre  la  seconde  moitié  du  xv°  siècle  pour  en  découvrir  de  moins  rares 
exemples.  L  un  des  plus  caractéristiques  est  fourni  par  les  Très  riches  Heures  du  duc 
de  Berry,  conservées  à  Chantilly.  On  le  trouve  dans  la  seconde  série  des  peintures 
de  cet  admirable  manuscrit,  que  l’enlumineur  Jean  Colombe,  de  Bourges,  ajouta 
vers  i48a  à  la  décoration  primitive  demeurée  incomplète  ;  comme  dans  notre  tapis¬ 
serie,  le  Christ  y  est  nu,  de  face,  à  mi-corps  dans  le  tombeau,  les  mains  croisées 
devant  le  corps  (Cte  Paul  Durrieu,  Les  Très  riches  Heures  de  Jean  de  France,  duc  de 
Berry,  Paris,  1904,  in-folio  ;  pl.  44  ;  texte  p.  108-112).  On  pourrait  citer  également 
le  retable  de  l’église  de  Boulbon  (Bouches-du-Rhône),  actuellement  au  Musée  du 


IV.  —  TAPISSERIES 


l7 


Louvre,  que  l’on  peut  dater  d’environ  1 475  ;  le  Christ  y  est  représenté  nu,  de  face, 
dans  le  tombeau  ;  mais  ici  il  est  vu  jusqu’au-dessous  des  genoux. 

Le  moment  même  où  l’on  voit  cette  représentation  devenir  fréquente  en  France, 
aiderait  à  faire  découvrir  quel  pays  nous  l’apporta  :  elle  est  due  en  effet  aux  modèles 
italiens  qui  nous  arrivaient  alors  de  plus  en  plus  nombreux;  les  artistes  de  la  pénin¬ 
sule  l’avaient  retracée  très  fréquemment  dès  le  xive  siècle  et  il  serait  facile  d  en  citer 
de  nombreux  exemples  depuis  Tommaso  da  Modena  jusqu’à  Pinturicchio,  Bonasia, 
Crivelli,  Giovanni  Bellini  ou  M.  Zoppo  (S.  Reinach,  Répertoire  de  peintures  du  moyen 
âge  et  de  la  Renaissance  ;  t.  Il,  1907  ;  p.  477  et  s.).  C’est  un  sujet  dont  1  iconographie 
française  est  redevable  aux  progrès  constants  que  1  italianisme  fit  en  France  durant 
la  seconde  moitié  du  xve  siècle. 

Il  faudrait  sans  doute  rattacher  au  sujet  principal  de  cette  tapisserie  la  légende 
qui  figure  au-dessous  du  médaillon  central.  Mais  le  sens  de  ces  deux  mots  abrégés, 
DÔ  FË,  n’a  pas  encore  été  établi,  bien  que  nous  ayons  recouru  aux  lumières 
des  paléographes  les  plus  érudits.  On  devrait  lire  deo  favente,  ce  qui  serait  parfai¬ 
tement  clair  ;  mais  cette  formule  ne  semble  guère  à  sa  place  ici,  et  il  est  permis  de 
se  demander  si  le  tapissier  11’aurait  pas,  comme  il  arrive  si  fréquemment,  infligé 
quelque  entorse  au  texte  latin  fourni  à  l’auteur  du  carton. 

Resterait  à  déterminer  plus  exactement  à  quelle  date  et  en  quel  lieu  cette  tapis¬ 
serie  fut  exécutée  ;  mais  ce  sont  là  des  questions  auxquelles  on  ne  saurait  actuelle¬ 
ment  répondre  d’une  façon  très  précise.  On  est  frappé,  en  effet,  quand  on  veut 
étudier  de  près  les  tapisseries  françaises  antérieures  aux  Gobelins,  de  voir  quelle  est 
aujourd’hui  encore  notre  ignorance  sur  une  des  industries  que  notre  pays  a  portées 
au  plus  haut  point  de  perfection.  Les  érudits  ont  bien  publié  une  quantité  considé¬ 
rable  de  textes  relatifs  aux  manufactures  anciennes,  et  d’autre  part  beaucoup  de 
monuments  ont  été  reproduits,  surtout  parmi  ceux  dont  l’histoire  est  certaine  ;  mais 
il  ne  semble  pas  qu’on  ait  encore  cherché  à  classer  les  pièces  d’après  leur  style,  à 
les  rapprocher  les  unes  des  autres,  et  à  reconstituer  des  séries  et  des  ateliers.  Aussi 
l’histoire  des  tapisseries  françaises  est-elle  encore  très  embrouillée. 

Assigner  une  date  relativement  précise  au  Christ  entre  deux  anges  n  est  sans 
doute  point  très  malaisé.  Le  style  de  la  figure  principale,  dont  les  nus  témoignent 
d’une  influence  classique  indéniable,  les  draperies  et  la  pose  des  anges,  qui  feraient 
presque  songer  à  certaines  sculptures  italiennes,  la  forme  des  chandeliers,  qui  ne 
sont  plus  tout  à  fait  de  l’ancien  modèle  gothique,  concourent  à  indiquer  un  moment 
où  l’art  du  moyen  âge,  déjà  touché  par  les  nouveautés  méridionales,  se  transforme 
et  va  céder  le  pas  à  l’italianisme.  Mais  l’esprit  général  de  la  composition  est  encore 
dans  la  tradition  médiévale,  et  il  y  a  une  différence  assez  sensible  entre  une  pièce  de 
ce  genre  et  les  tentures  du  xvic  siècle  datées  par  les  inscriptions  ou  par  les  costumes. 
Aussi  peut-on  attribuer  celle-ci  à  l’extrême  fin  du  xve  siècle. 

Il  serait  plus  intéressant  de  pouvoir  désigner  l’école  ou  la  région  à  laquelle  elle 
se  rattache.  Mais  sur  ce  point  nous  en  sommes  encore  réduits  aux  conjectures. 

Sans  doute  ce  n’est  point  là  une  de  ces  pièces  isolées,  difficiles  à  situer  dans 
l’histoire  de  l’art,  comme  la  croix  de  chasuble  dont  il  a  été  si  longuement  parlé  au 
numéro  précédent.  Elle  touche  au  contraire  de  près  à  toute  une  série  de  monu¬ 
ments  similaires. 


5 


i 

! 


l8  COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 

On  doit  tout  d’abord  la  rapprocher  d’une  petite  tapisserie  qui  a  dû  former  avec 
elle  partie  d’une  même  suite.  C’est  une  jolie  pièce  qui  présente,  sur  un  tond  de 
fleurettes  analogue,  une  sainte  Catherine  ;  la  martyre,  tenant  la  roue  et  une  palme,  est 
vue  à  mi-corps  dans  un  encadrement  identique  à  celui  du  Christ  au  tombeau  ;  derrière 
sa  tête  on  lit .  SA  •  CATERIN[A]  • .  Parmi  les  fleurettes,  malgré  un  sujet  si  grave,  deux 
lièvres  se  jouent;  et  l’on  aperçoit  les  restes  de  deux  lettres  entourées  de  lacs,  initiales 
des  possesseurs.  Il  serait  intéressant  de  savoir  où  se  trouve  actuellement  ce  morceau, 
que  nous  connaissons  seulement  par  une  reproduction  en  couleurs,  dans  les  précieux 
recueils  constitués  par  M.  Maciet  à  la  Bibliothèque  du  Musée  des  Arts  Décoratifs. 

Le  Christ  au  tombeau  de  M.  Martin  Le  Roy  se  rattache  encore,  mais  moins  étroi¬ 
tement,  à  d’autres  pièces,  avec  lesquelles  la  présence  constante  du  fond  de  fleurettes 
achève  de  lui  donner  un  indéniable  air  de  famille. 

Cette  mode  de  couvrir  de  fleurettes  les  fonds  des  tapisseries  était  déjà  ancienne  à 
l’époque  où  notre  Christ  a  vu  le  jour.  On  pourrait  en  effet  la  signaler  déjà  dans  la 
célèbre  tenture  de  l’Apocalypse  d’Angers,  commencée  en  1876,  et  elle  a  prévalu 
durant  tout  le  cours  du  xvc  siècle,  tant  en  France  qu’en  Flandre. 

Si  l’on  étudiait  de  près  les  différentes  formes  que  les  tapissiers  ont  données  à  ce 
décor  floral,  d’un  effet  si  agréable,  on  arriverait  certainement  à  reconnaître  des  particu¬ 
larités  qui  pourraient  aider  à  différencier  plusieurs  groupes  ou  ateliers  ;  car  la  mono¬ 
tonie  n'est  qu’apparente,  et  il  y  a  plusieurs  genres  de  fleurettes  tout  à  fait  distincts. 
Celui  du  Christ  au  tombeau  diffère  très  nettement,  par  exemple,  du  semis  de 
petites  plantes  très  variées  et  très  fines  que  l’on  voit  sur  tant  de  tapisseries  de  la 
même  période,  et  dont  la  tenture  de  la  cathédrale  d’Angers  aux  armes  de  Pierre  de 
Rohan  —  pour  prendre  un  exemple  très  connu  —  peut  servir  de  type. 

Nos  fleurettes,  au  contraire,  ressemblent  beaucoup,  tant  pour  la  disposition  que 
pour  la  forme,  à  celles  qui  couvrent  le  bas  d’une  tapisserie  allégorique  représentant 
deux  Sibylles  auprès  d’une  fontaine,  qui  est  entrée  au  Musée  des  Arts  décoratifs  avec 
la  collection  d’Émile  Peyre  (P.  Yitry,  Le  Musée  des  Arts  Décoratifs-,  Les  Arts,  décembre 
1905-,  fig.  p.  16).  Et  cette  constatation  ne  manque  point  d’un  certain  intérêt,  car 
cette  dernière  tapisserie  (un  peu  plus  récente  sans  doute  que  la  nôtre)  se  rattache  à  son 
tour  très  étroitement  à  plusieurs  autres.  On  remarquera  en  effet  que  les  arrière-plans 
y  sont  traités  d’une  façon  spéciale  :  c'est  une  série  monotone  de  petits  mamelons, 
hérissés  de  touffes  de  verdure  très  raides,  et  couronnés  de  constructions  peu  variées 
qui  représentent  des  villages  ou  des  châteaux.  Ce  parti  pris  tout  à  fait  caractéristique, 
—  qui  témoigne  d’une  grande  pauvreté  d’imagination  et  d’une  fabrication  tout 
industrielle  —  se  retrouve  dans  d’autres  teptures  de  la  même  période,  parmi  lesquelles 
on  pourrait  citer  :  une  tapisserie  de  la  cathédrale  d’Angers  où  un  médaillon  avec  un 
petit  paysage  et  un  semis  d’animaux  variés  se  détachent  sur  un  fond  à  fleurettes  ;  trois 
tapisseries  de  la  collection  de  M.  de  Kermaingant,  à  Paris,  où  ce  même  paysage  sur¬ 
monte  un  fond  à  fleurettes  également  semé  d’animaux  ;  une  tapisserie  du  Musée  de 
Cluny,  représentant  un  épisode  de  l’histoire  de  David. 


IV. 


TAPISSERIES 


*9 


ateliers  de  la  Marche  ?  Ce  ne  serait  là  qu’une  hypothèse  assez  hasardée,  car  actuel¬ 
lement  on  ne  saurait  ,  en  connaissance  de  cause,  donner  sûrement  à  Aubusson  ou 
à  Felletin  aucune  tapisserie  du  xve  ou  du  xvie  siècle.  Il  est  certain  que  ces  fabriques 
ont  beaucoup  produit  dès  le  xvi°  siècle,  et  les  documents  à  leur  sujet  ne  font  point 
défaut  ;  mais  quelles  sont,  parmi  les  nombreuses  tentures  de  cette  époque  qui  ont 
subsisté,  celles  qu’on  doit  leur  attribuer  ?  En  attendant  qu’on  découvre  une  pièce 
ayant  son  état  civil  parfaitement  en  règle,  il  faut  se  garder  de  rien  affirmer. 

Tout  ce  que  l’on  peut  faire,  c’est  de  noter  avec  M.  Guiffrey  ( Histoire  de  la 
tapisserie  ;  Tours,  1886,  in-8  ;  p.  97-98),  que  dès  les  premières  années  du  xvie  siècle 
les  textes  mentionnent  des  tapisseries  de  Felletin  singulièrement  analogues  à  celles 
dont  il  vient  d’être  question.  Dans  l’Inventaire  des  meubles  appartenant  à  Charlotte 
d’Albret,  duchesse  de  Valentinois  (F  i5i4),  au  château  de  La  Motte-Feuilly  (Indre), 
on  relève  en  effet  plusieurs  mentions  de  «  tappiceries  de  Felletin  »  dont  le  décor 
est  «  à  verdure,  feullaige  et  bestes  »  (E.  Bonnaffé,  Inventaire  de  la  duchesse  de  Valen¬ 
tinois,  Charlotte  d’ Albret  ;  Paris,  1878,  in-8  ;  voir  n°’  4o8  à  44 1) -  Mais  les  ateliers  de 
la  Marche  n’ont  pas  eu  le  monopole  d’un  décor  qui,  —  les  textes  le  prouvent,  — 
était  partout  d’un  usage  courant  au  xvic  siècle  ;  et  il  ne  faut  tirer  de  cet  Inventaire 
aucune  conclusion  hâtive. 

On  verra  du  reste  au  numéro  suivant  que,  pour  les  tapisseries  françaises  du 
xvi°  siècle  les  plus  célèbres  et  les  plus  remarquables,  on  en  est  réduit  à  la  même 
incertitude. 


IV.  -  3. 


3  et  4- 


DEUX  SUJETS  ALLÉGORIQUES 


Art  français,  début  du  xvf  siècle 


(Planches  111  et  IV.) 


Lame  et  soie. 

N°  3.  —  Deux  femmes  et  un  enfant,  dans  un  paysage.  —  Les  deux 
femmes  sont  debout,  et  font  face  au  spectateur.  Celle  que  l’on  voit 
à  droite  est  vêtue  d'une  robe  bleue  qui  laisse  apercevoir  par-dessous 
une  autre  robe,  en  étoffe  brochée  jaune-brun.  La  robe  bleue  de 
dessus,  fermée  au  corsage  par  quatre  gros  boutons  d’orfèvrerie, 
forme  sur  les  hanches  une  sorte  de  double  repli  ;  elle  est  largement 
décolletée,  et  garnie  de  manches  à  crevés,  nouées  par  des  rubans,  qui 
montrent  par  endroits  la  chemise  blanche.  La  femme,  coiffée  d'une  sorte 
de  turban  bleu  qui  est  posé  en  arrière  de  la  tête  et  dont  une  extrémité 
passe  sous  le  menton,  tourne  la  tête  à  gauche  et  semble  se  détourner, 
avec  un  air  de  mépris  ou  de  dégoût,  de  la  scène  qui  se  passe  devant 
elle  ;  elle  étend  à-demi  le  bras  gauche  et  tient  de  la  main  droite, 
au  bout  d’une  cordelière  passée  autour  de  sa  taille,  un  éventail  formé 
de  plumes  (P)  montées  dans  une  poignée  bleue. 

Devant  elle  un  jeune  garçon,  vêtu  d’une  longue  robe  d’étoffe 
brochée  jaune,  à  manches  larges  qui  laissent  passer  celles  dun 
pourpoint  bleu,  coiffé  d'un  bonnet  plat  rouge,  porte  de  la  main 
gauche  une  cruche,  el  de  la  main  droite  levée  présente  un  fruit  (P)  à 
la  seconde  femme  vers  laquelle  il  s’avance. 


32  COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 

Cette  dernière,  debout,  est  vêtue  d’une  robe  rouge  assez  courte, 
garnie  de  manches  à  crevés,  par-dessus  laquelle  est  passée  une  autre 
robe  en  étoffe  transparente,  fendue  sur  les  côtés.  Elle  est  occupée  à 
entourer  d’un  ruban  bleu  l’extrémité  de  ses  longs  cheveux,  quelle 
a  ramenée  par-dessus  son  épaule  droite  ;  elle  a  la  tête  à-demi  couverte 
d'une  légère  coiffe  maintenue  par  une  mince  ferronnière  qui  passe 
sur  le  front.  Le  bas  de  la  robe  rouge  est  muni  d’un  large  orfroi  sur 
lequel  est  brodée  une  inscription  dont  quelques  lettres  seulement  sont 
bien  formées  :  O...  HVES...  A. 

La  scène  se  passe  dans  un  îlot  à  fond  vert  tout  couvert  de 
plantes  fleuries,  et  d’où  s’élance  un  arbre  à  tête  arrondie.  Sur  le 
sol,  à  droite  du  spectateur,  un  singe  assis  se  peigne  en  se  regardant 
dans  un  miroir  rond  ;  au-dessus  de  lui  un  canard  passe  en  volant, 
le  cou  tendu.  Tout  le  fond  et  la  partie  inférieure  sont  de  couleur 
rose  et  couverts  d’un  semis  de  branches  fleuries. 

Le  sol  de  Mot  à  fond  vert  est  indiqué  par  une  sorte  de  ruban  de 
couleur  brune,  retourné  et  replié  de  place  en  place.  Sur  la  bande  rose 
inférieure,  à  gauche  du  spectateur,  vole  un  autre  canard. 

Le  haut  de  la  tapisserie  est  restauré. 

Hauteur  :  3m,o3. 

Largeur  :  2m,7g. 


N°  4-  —  Deux  femmes  et  un  homme,  dans  un  paysage.  —  Les  trois  per¬ 
sonnages  sont  debout,  et  disposés  comme  dans  la  tapisserie  précédente. 
Au  centre,  un  homme  dont  l’attitude  est  dégagée  et  la  mise  élégante, 
mais  sans  recherche  ;  il  est  vêtu  d’une  robe  bleue  à  points  blancs,  assez 
courte,  serrée  à  la  taille,  largement  ouverte  autour  du  cou,  par-dessus 
laquelle  est  passé  un  manteau  rouge,  à  longues  manches  fendues  au 
milieu  pour  laisser  passer  les  bras.  Il  a  le  visage  rasé  ;  sur  ses  cheveux 
longs  est  posé  un  petit  bonnet  brun.  Il  est  vu  de  profil  à  gauche,  et 
s  adresse,  en  faisant  de  la  main  droite  un  geste  explicatif,  à  une  femme 
debout  devant. lui  ;  il  semble  montrer  à  cette  dernière,  par  un  geste 
de  la  main  gauche,  la  seconde  femme,  debout  derrière  lui. 


Martin 


IV.  —  TAPISSERIES 


23 


La  femme  qui  fait  vis-à-vis  au  personnage  principal  (à  la  gauche 
du  spectateur)  est  vêtue  d’une  robe  grise  et  d’un  ample  manteau 
verdâtre  doublé  de  rouge,  dont  un  pan,  tout  plissé,  flotte  derrière 
son  dos.  Elle  a  les  cheveux  couverts  d’une  coiffe  bleue.  De  la  main 
droite,  gantée,  elle  relève  un  pan  de  son  manteau  ;  de  la  main  gauche, 
également  gantée,  elle  fait  un  geste  d’étonnement  (P).  Son  air  maus¬ 
sade  et  la  simplicité  relative  de  son  costume  la  font  contraster  avec 
la  seconde  femme,  debout  derrière  le  personnage  central. 

Celle-ci  est  également  debout  ;  son  attitude  et  son  expression 
sembleraient  plutôt  dénoter  une  tranquillité  un  peu  dédaigneuse  ;  de 
la  main  droite,  ramenée  à  hauteur  de  la  ceinture,  elle  tient  une 
badine  ;  de  la  main  gauche  elle  relève  un  pan  de  sa  jupe.  Elle  est 
vêtue  d’une  robe  brochée  bleu  et  or,  décolletée  en  carré,  à  manches 
tailladées  et  ornées  de  lacs  ;  sa  jupe,  très  ample,  est  bordée  d’un 
large  orfroi  ;  une  aumônière  est  fixée  à  la  ceinture.  Devant  elle,  à 
terre,  un  singe  assis. 

La  scène  se  passe,  comme  à  la  tapisserie  précédente,  dans  un 
îlot  tout  couvert  de  plantes  et  d’arbres,  dont  le  sol  est  indiqué  par 
une  bande  brune  contournée,  et  qui  se  détache  sur  un  fond  rose 
également  semé  de  plantes  fleuries.  Plusieurs  oiseaux  et  un  lapin 
se  détachent  sur  les  plantes. 

Le  haut  de  la  tapisserie  est  restauré. 

Hauteur  :  2m,88. 

Largeur  ;  3m,35. 

Après  avoir  appartenu  à  M.  Brasme,  ces  tapisseries  ont  fait  partie 
des  collections  de  M.  Roybet  et  de  M.  Gavet.  —  Elles  faisaient 
pendant  à  deux  autres  pièces  analogues,  que  M.  Gavet  a  possédées, 
mais  dont  malheureusement  nous  n’avons  pas  pu  retrouver  le  pos¬ 
sesseur  actuel. 

Exposition  des  Primitifs  français,  1904  (le  n°  4  seulement). 

Bibl.  —  G.  Migeon,  La  collection  de  M.  Martin  Le  Roy  ;  Les  Arts,  novembre  1 902  ; 
fig.  —  Catalogue  de  l’exposition  des  Primitifs  français  -,  Paris,  190/1,  in-8  ;  n°  266  et  fig. 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


a/i 

Ces  deux  tapisseries,  qui  comptent  parmi  les  plus  belles  pièces  exécutées  eu 
France  au  début  du  xvi“  siècle,  fournissent  matière  à  diverses  observations  et  posent 
quelques  problèmes  que  nous  ne  saurions  tous  résoudre. 

L’un  des  plus  importants,  et  qu’il  convient  d’examiner  d  abord,  est  celui  du  sens 
même  de  ces  allégories.  Et  malheureusement  l’on  ne  sera  guère  aidé  sur  ce  point 
par  les  auteurs  qui  ont  parlé  jusqu'à  présent  de  ces  tapisseries.  M.  Migeon,  dans 
son  article  sur  La  collection  de  M.  Martin  Le  Roy  (p.  32),  n’a  pas  cherché  à  préciser 
les  sujets  et  s’est  borné  à  une  description  sommaire.  Quant  à  M.  Bouchot,  ayant  à 
mentionner  notre  n°  4  dans  le  Catalogue  de  l’ Exposition  des  Primitifs  français  (n°  266), 
il  l’a  défini  «  Hercule  entre  le  Vice  et  la  Vertu  ». 

Or  il  semble  impossible  d’accepter  cette  désignation.  On  ne  saurait  voir  en 
effet  le  Vice  et  la  Vertu  dans  ces  deux  femmes  que  leur  attitude  et  leur  costume 
n’opposent,  point  si  nettement  et  ne  caractérisent  pas  d’une  manière  si  précise.  Quant 
au  personnage  central,  il  ne  présente  aucun  des  attributs  d’Hercule,  attributs  fort 
bien  connus  en  France  à  cette  date,  témoin  la  jolie  tapisserie  représentant  Hercule 
et  le  lion  de  Némée,  donnée  par  M.  Maciet  au  Musée  des  Arts  Décora tils  ;  le 
demi-dieu  y  porte  la  massue  traditionnelle  et  a  les  cheveux  ceints  d’une  bande¬ 
lette,  ce  qui  aurait  bien  pu  dispenser  l’artiste  d’inscrire  sur  le  baudrier  le  nom  : 
«  Hercules  ». 

Il  ne  s’agit  point  ici  de  scènes  aussi  simples,  et  l’on  est  en  droit  de  le  regretter, 
car  nous  ne  pouvons  actuellement  proposer  à  leur  sujet  une  hypothèse  quelque  peu 
vraisemblable.  Pour  les  expliquer  il  faut  attendre  le  hasard  d’une  lecture,  soit  dans 
les  ouvrages  indigestes  des  «  rhétoriqueurs  »  de  ce  temps,  comme  Jean  Molinet, 
Guillaume  Crétin,  Jean  Lemaire  de  Belges,  soit  dans  quelqu’une  des  nombreuses 
«  Moralités  »  composées  durant  la  seconde  moitié  du  xve  siècle  et  la  première  partie 
du  xvie.  Pourtant  dans  les  analyses  de  ces  pièces  qu’a  données  M.  Petit  de  Julleville 
(Répertoire  du  théâtre  comique  en  France  au  moyen  âge  ;  Paris,  1886,  in-8  ;  p.  3i  à 
io4)  nous  n’avons  pas  trouvé  l’explication  de  ces  deux  scènes.  Ce  sont  là  de  ces 
allégories  plus  ou  moins  obscures  que  nos  ancêtres  du  temps  de  Louis  XII  semblent 
avoir  particulièrement  aimées,  et  que  la  plupart  d’entre  eux  n’auraient  d’ailleurs 
jamais  comprises,  sans  l’aide  de  légendes  explicatives  en  prose  ou  en  vers.  On  sait 
qu’il  parut  à  cette  date  plusieurs  recueils  de  ces  sujets,  dont  le  plus  connu  est  celui 
des  «  Dictz  moraux  pour  mettre  en  tapisserie  »,  de  Henri  Baude.  Et  il  ne  faudrait 
pas  croire  que  ce  fussent  là  seulement  jeux  de  littérateurs  cherchant  à  faire  valoir  leur 
bel  esprit  ;  les  artistes  s’en  inspiraient  véritablement,  témoin  un  curieux  manuscrit 
de  la  Bibliothèque  nationale  (ms.  français  2446 1),  dont  les  dessins  sont  inspirés  par 
le  recueil  dit  des  «  Proverbes  communs  »  et  par  les  vers  de  Henri  Baude.  L’illus¬ 
trateur  de  ce  volume  (exécuté  au  commencement  du  xvic  siècle,  peut-être  pour  un 
membre  de  l’entourage  du  connétable  de  Bourbon)  n’était  point  un  homme  d'un 
talent  bien  personnel,  et  son  œuvre  ne  s’adressait  pas  aux  grands  artistes  ;  mais  c’est 
bien  dans  des  «  recueils  d’expressions  »  de  ce  genre  que  les  dessinateurs  de  tapis¬ 
series  ou  de  vitraux  allaient  chercher  des  modèles  :  nous  en  aurons  la  preuve 
tout  à  l’heure.  Malheureusement  ce  recueil  ne  renferme  point  les  deux  sujets  qui 
nous  occupent,  dont  il  faut  renoncer  pour  le  moment  à  donner  l’explication  exacte. 
On  peut  dire  seulement  que  ces  deux  tapisseries  doivent  représenter  des  sujets  allé- 


IV.  —  TAPISSERIES 


25 


goriques,  car  il  nous  semble  très  peu  probable  que  l’auteur  des  cartons  ait  voulu 
seulement  placer  dans  des  paysages  agréables  six  personnages  quelconques  :  ce 
n’était  point  là  l’habitude  de  l’époque,  qui  aimait  que  les  compositions  décoratives 
eussent  une  signification  précise. 

S’il  est  encore  impossible  de  déterminer  les  sujets  de  ces  tapisseries,  du  moins 
est-il  facile  d’indiquer  leur  date  et  le  groupe  de  monuments  similaires  auquel  il  con¬ 
vient  de  les  rattacher. 

Pour  la  date,  des  données  exactes  nous  sont  fournies  par  les  costumes.  Notre 
n°  3  est  même  à  ce  sujet  particulièrement  curieux,  car  il  montre  bien  la  transfor¬ 
mation  qui  eut  lieu  dans  les  modes  au  cours  du  règne  de  Louis  XII.  Depuis  la 
conquête  du  royaume  de  Naples  par  Charles  VIII  (  1 4q4-i  4g5) ,  l’influence  italienne 
avait  commencé  à  se  faire  sentir  dans  les  modes  ;  après  i5oo  environ,  elle  devient 
tout  à  fait  notable.  Alors  apparaissent  les  robes  ouvertes  depuis  la  taille  jusqu’au 
bas,  comme  celle  que  porte  justement  la  dame  à  l’éventail  de  notre  n°  3,  et  ces 
manches  faites  de  deux  parties  réunies  par  des  rubans  et  laissant  voir  les  bras  de 
la  chemise,  comme  celles  de  la  même  dame  du  n°  3,  et  de  la  dame  à  la  badine  de 
notre  n°  4-  Alors  aussi  l’on  modifia  les  coiffures,  où  l’on  vit,  tantôt  une  sorte  de 
chaperon  avec  bourrelet  incliné  sur  l’occiput  (dame  à  l’éventail),  tantôt  une  coiffure 
à  bandeaux,  qu’un  écrivain  du  temps  (cité  par  Quicherat,  Hisloire  du  costume  en 
France,  p.  33g-34o)  appelle  la  coiffure  lombarde  et  décrit  ainsi  :  «  elle  estoit  telle 
que  tout  le  front  et  la  chevelure  leur  paroissoient,  dont  partie  pendoit  derrière 
entortillée,  et  l’autre  leur  couvrant  la  moitié  de  la  joue,  descendoit  près  des  espaules 
en  retournant  joindre  l’entortillure  de  derrière  ».  Cette  coiffure  que  nous  dirions, 
plus  simplement,  composée  de  deux  grands  bandeaux  descendant  sur  les  joues,  et 
d’une  queue  pendant  sur  le  dos,  la  dame  qui  se  coiffe  (dans  notre  n°  3)  en  offre  un 
exemple  caractéristique,  qu’on  pourrait  croire  emprunté  directement  à  quelque 
peinture  milanaise,  et  notamment  à  l’un  de  ces  portraits  attribués  à  Ambrogio  da 
Prédis.  Mais  il  n’est  même  pas  nécessaire  de  supposer  que  l’auteur  du  carton  ait 
connu  de  ces  œuvres  étrangères  ;  car  il  pouvait  en  prendre  le  modèle  dans  quelqu’un 
de  ces  recueils  qui  semblent  avoir  alors  inspiré  les  ateliers.  Ainsi  le  manuscrit  a446i , 
que  nous  citions  plus  haut,  renferme  aux  fol.  98  et  suivants  une  série  de  femmes 
debout  dans  des  paysages,  et  vêtues  suivant  la  mode  des  principales  contrées  ;  «  la 
lombarde  »  y  figure,  précisément  avec  cette  même  coiffure  à  bandeaux  et  à  queue. 

Si  les  costumes  des  femmes  sont  ceux  qui  apparaissent  en  France  au  début  du 
xvie  siècle,  celui  de  l’homme  indiquerait  également  la  même  date.  Il  porte  en  effet, 
non  plus  la  robe  traînante  du  temps  de  Charles  VIII,  mais  cette  robe  demi-courte, 
à  manches  très  longues  et  fendues  pour  laisser  passer  les  bras,  qui  fut  de  mode 
après  l’expédition  de  Naples.  Les  souliers  «  pattés  »,  c’est-à-dire  très  larges  du  bout, 
et  surtout  le  bonnet  à  bords  retroussés,  posé  directement  sur  les  cheveux  (et  non 
plus  sur  une  calotte  comme  auparavant),  sont  également  ceux  de  l’an  i5oo  environ. 

Comme  d'autre  part  le  style  des  draperies,  la  disposition  des  figures,  et  le 
genre  du  paysage,  sont,  non  moins  que  ce  mélange  de  traditions  nationales  et  d  in¬ 
fluences  italiennes,  également  caractéristiques  de  l’art  français  à  l’époque  de 
Louis  XII,  il  en  résulte  que  l’on  peut  fixer  la  date  de  ces  deux  tapisseries  au  début 
du  xvie  siècle. 


iv.  —  4 


a6 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


C’est  du  reste  ce  que  confirme  leur  comparaison  avec  les  autres  pièces  de 
ce  genre  qui  sont  parvenues  jusqu'à  nous.  Car  elles  ne  sont  point  isolées  dans 
l'art  français,  mais  appartiennent  au  contraire  à  un  groupe  bien  détermine  de 
monuments,  dont  quelques-uns  comptent  à  juste  titre  parmi  les  chefs-d  œuvre  de 
nos  ateliers. 

Les  pièces  auxquelles  elles  se  rattachent  le  plus  directement  sont  les  lameuses 
tapisseries  dites  de  la  Dame  à  la  licorne  qui  proviennent  du  château  de  Boussac 
(Creuse)  et  sont  conservées  au  Musée  de  Cluny.  Entre  les  deux  suites  les  ana¬ 
logies  sont  indéniables,  évidentes.  C'est  d'abord,  en  plus  du  même  style  général,  la 
même  disposition  si  particulière  de  personnages  groupés  sur  des  îlots  de  verdure  se 
détachant  sur  un  fond  rose  semé  de  fleurettes.  Et  il  serait  facile  do  relever  dans  les 
détails  d'autres  analogies.  La  robe  en  brocart  de  la  dame  à  la  badine  de  notre  n"  4 
est  analogue  à  celle  que  la  Dame  à  la  licorne  porte  dans  presque  toutes  les  scènes. 
Les  branches  fleuries  qui  garnissent  les  fonds  des  deux  Allégories  se  retrouvent 
de  même  à  Clunj.  La  bande  sinueuse,  de  couleur  brune,  qui  indique  l'épaisseur  dü 
sol  et  sépare  le  fond  rose  du  fond  de  verdure,  est  analogue  dans  les  deux  tentures  ; 
c’était  là  d’ailleurs  un  artifice  de  dessin  usuel  à  cette  date,  car  on  le  retrouve  dans  le 
manuscrit  a446i,  dans  la  série  de  costumes  que  nous  signabons  tout  à  l’heure. 
Quant  aux  divers  animaux  qui  jouent  un  si  grand  rôle  dans  les  deux  suites,  on  les 
retrouve  presque  pareils  dans  1  une  et  1  autre  :  le  faisan  que  1  on  voit  a  droite  de 
notre  n°  4  ressemble  fort  à  celui  qui  vole  auprès  de  la  Dame  debout  tenant  1  éten¬ 
dard.  Dans  les  deux  séries  les  singes  jouent  un  grand  rôle,  et  bien  qu’ils  soient 
généralement,  dans  la  Dame  à  la  licorne,  d’un  dessin  plus  maigre,  celui  que  l’on  voit 
a  Cluny,  enchaîné  à  un  rouleau  de  pierre,  est  très  voisin  de  celui  qui  se  gratte, 
assis  à  terre,  au  milieu  de  notre  n°  4-  Notons  en  passant  qu’ils  figurent  dans  toutes 
ces  scènes  pour  l’amusement  des  yeux,  et  qu’il  ne  faudrait  leur  attribuer  aucun  sens 
symbolique,  comme  on  a  parfois  été  tenté  de  le  faire. 

Ces  deux  séries  sont  tellement  voisines  de  technique  et  de  style  encore  que 
dans  la  Dame  à  la  licorne  les  proportions  soient  plus  élancées  —  qu’elles  ont  évidem¬ 
ment  vu  le  jour  dans  le  même  atelier.  Mais  quel  était  cet  atelier,  c’est  ce  que  nous 
ne  saurions,  malheureusement,  dire  avec  certitude.  On  n’a  pas  encore,  en  effet, 
consacré  à  nos  tapisseries  françaises  du  xv°  et  du  xvie  siècle  l’étude  critique  qu  elles 
méritent  à  un  si  haut  degré.  Jusqu’à  présent  on  s’est  borné  à  publier,  d’une  part, 
une  grande  quantité  de  documents  d’archives,  et  à  énumérer  d’autre  parties  pièces 
existantes,  sans  chercher  à  les  grouper  dans  un  ordre  logique  et  à  reconstituer,  au¬ 
tant  que  possible,  des  séries  et  des  ateliers. 

Comme  la  tenture  de  la  Dame  à  Licorne  est  depuis  longtemps  célèbre,  on  a  essayé 
cependant  de  découvrir  à  quel  centre  de  fabrication  il  conviendrait  de  la  rattacher  ; 
et  comme  elle  a  été  trouvée  au  château  de  Boussac,  dans  la  Creuse,  on  en  a  parfois 
conclu,  un  peu  à  la  légère,  qu’elle  était  sortie  des  ateliers  voisins  de  la  Marche, 
c’est-à-dire  d’Aubusson  ou  de  Felletin.  Rien  pourtant  ne  vient  confirmer  cette  hypo¬ 
thèse,  et  les  auteurs  des  meilleurs  livres  sur  la  tapisserie  ont  eu  soin  de  déclarer 
qu’on  ne  pouvait  rien  affirmer  sur  ce  point.  Nous  n’oserions  point  dire  avec  M.  Müntz 
(La  Tapisserie,  p.  1 46)  qu’il  est  permis  d’attribuer  «  peut-être  à  un  atelier  de  la  Marche 
les  énigmatiques  tapisseries  de  Boussac,  d’une  distinction  si  haute,  d'un  charme  si 


IV. 


TAPISSERIES 


27 


pénétrant  ».  M.  Guiffrey  ( Histoire  de  la  Tapisserie,  p.  1 4B)  s’est  gardé  de  tant  préciser, 
et  nous  croyons  devoir  suivre  son  exemple. 

Il  nous  semble,  en  effet,  difficile  d’attribuer  formellement  quelque  pièce  que  ce 
soit  aux  ateliers  de  la  Marche,  en  l’absence  de  tout  document;  et  si  l’on  pouvait 
(comme  nous  avons  osé  le  faire  plus  haut  sous  toutes  réserves)  prononcer  le  nom  de 
Felletin  ou  d'Âubusson  à  propos  de  certaines  pièces,  ce  ne  serait  point,  en  tous  cas, 
à  propos  de  tapisseries  aussi  belles  que  celles-ci,  qui  comptent  parmi  les  chefs- 
d’œuvre  de  leur  temps.  Les  ateliers  de  la  Marche  n’ont  jamais  dû  produire  des  œu¬ 
vres  d’un  style  aussi  raffiné,  n’ont  jamais  dû  s’élever  au-dessus  d’une  fabrication 
industrielle  et  courante. 

A  vrai  dire,  le  fait  que  la  tenture  de  la  Dame  à  la  licorne  a  été  trouvée  au 
château  de  Boussac  ne  saurait  constituer  une  présomption  en  faveur  d’une  origine 
marchaise  :  car  rien  n’est  plus  facile  à  transporter  qu’une  tapisserie,  et  celles-ci  ont 
pu  être  fabriquées  assez  loin  de  la  Creuse.  On  ne  doit  pas  oublier  que  la  famille 
Le  Viste,  dont  les  armoiries  sont  répétées  sur  la  tenture  de  Cluny,  est  d’origine 
lyonnaise,  et  que  d’autre  part  plusieurs  de  ses  membres  étaient  établis  dans  d’autres 
provinces.  Aussi  s’il  fallait,  en  l’absence  de  tout  document,  émettre  une  hypothèse 
au  sujet  de  l’origine  de  la  Dame  à  la  licorne,  serions-nous  plutôt  enclin  à  imaginer 
qu  elle  proviendrait  d’un  des  centres  d’art  où  les  nouveautés  italiennes  avaient  rapi¬ 
dement  pénétré.  On  pourrait  songer  a  Lyon,  patrie  des  Le  Viste,  où  justement 
l’italianisme  était  implanté  de  bonne  heure  ;  mais  l’art  de  la  haute-lisse  n  y  était  alors 
pas  très  développé,  à  en  juger  d’après  les  documents  recueillis  parM.  Natalis  Rondot, 
qui  mentionnent  un  seul  tapissier  à  la  fin  du  xve  siècle  (Jean  Crêté,  en  1 4^99)  n  en 
citent  plus  aucun  pour  le  xvie  (cf.  Guiffrey,  Histoire  générale  de  la  tapisserie,  p.  1 46) . 
On  devrait  plutôt  songer  à  la  région  de  la  Loire,  qui  fut  peut-être  alors  le  véritable 
centre  artistique  de  la  France,  et  où  des  documents  prouvent  qu’il  y  eut  des  ate¬ 
liers  de  tapisserie  (Ch.  de  Grandmaison,  La  tapisserie  à  Tours  en  1520 ;  Réunions 
des  Sociétés  des  Beaux-Arts  des  Départements  ;  t.  XII.  1888;  p.  235-237).  Mais  ce  ne 
seraient  toujours  là  que  des  hypothèses,  dont  il  est  plus  prudent  de  s  abstenir. 

Il  sera  plus  utile  et  plus  sûr  de  chercher,  —  à  défaut  d’une  origine  précise  qu’un 
texte  seul  pourrait  indiquer,  —  quelles  autres  tapisseries  de  cette  époque  il  convient 
de  grouper  autour  des  deux  Allégories  et  delà  Dame  à  la  licorne.  Sans  etre  complète, 
et  de  beaucoup,  la  liste  que  voici,  montre  du  moins  la  place  que  ces  deux  tentures 
occupent  dans  l’histoire  de  l’art  français.  On  peut  en  rapprocher  le  Concert  auprès 
d’une  fontaine,  et  Le  berger  et  la  bergère  gardant  leurs  moutons,  du  Musée  des  Gobe- 
lins  ;  Le  berger  et  la  bergère,  et  Les  musiciens,  de  1  ancienne  collection  Bossy ,  cette 
dernière  pièce  montrant  un  homme  dans  un  costume  presque  identique  à  celui 
du  personnage  central  de  notre  n°  4  (cf-  Paul  Leprieur,  La  collection  Albert  Bossy , 
Les  Arts,  novembre  1904);  le  Couple  jouant  aux  échecs,  dont  nous  ignorons  le  pos¬ 
sesseur  actuel;  Pierre  de  Rohan  à  l’orgue,  et  \  Amazone,  à  la  cathédrale  d  Angers;  la 
suite  des  Scènes  de  la  Vie  seigneuriale,  au  Musée  de  Cluny  ;  enfin,  et  surtout,  la 
tenture  de  la  Chasse  à  la  licorne  du  château  de  Verteuil  (Charente),  à  M.  le  comte 
Aimery  de  La  Rochefoucauld,  admirable  suite  qui  1  emporte  peut-être  encore  sur 
la  Dame  à  la  licorne  et  sur  les  deux  Allégories. 

Toutes  ces  pièces,  assurément,  sont  de  valeur  inégale  et  ont  probablement  vu  le 

iv.  —  4. 


28 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


jour  dans  plusieurs  ateliers  différents  ;  mais  il  y  a  entre  elles  une  indiscutable  unité. 
Parfois  on  relève  de  l'une  à  l’autre  des  analogies  qui  ne  sauraient  être  fortuites  : 
ainsi  la  fontaine  qui  figure  au  milieu  du  Concert  du  Musée  des  Gobelins  ressemble 
beaucoup  à  celle  du  Choix  de  la  licorne,  de  la  tenture  de  Verteuil.  Et  l’on  trouve 
même  des  figures  empruntées  directement  par  un  tapissier  à  une  autre  ten¬ 
ture  :  ainsi  l’énigmatique  petit  garçon  de  notre  n°  3,  qui  porte  une  cruche  et  un 
fruit  (?),  est  exactement  reproduit,  sauf  les  couleurs  des  vêtements,  dans  1  une  des 
Scènes  de  la  Vie  seigneuriale  de  Cluny  ;  ici  d’ailleurs  son  rôle  est  facile  à  expliquer  : 
il  suit  une  femme  qui  porte  des  fruits  sur  un  plateau.  Dire  lequel  des  deux  cartons 
est  antérieur  à  l’autre  semble  presque  impossible  ;  pourtant  nous  croirions  plutôt 
que  ce  seraient  les  Allégories  qui  auraient  servi  de  modèle  a  1  auteur  de  la  suite  du 
Musée  de  Cluny  :  leur  style  plus  personnel  et  plus  beau,  ainsi  que  leur  délicieux  fond 
rose,  si  peu  fréquent,  interdisent  de  les  attribuer  à  un  imitateur,  à  un  artiste  «  à  la 
suite  ».  De  plus,  le  petit  garçon  portant  le  broc  et  le  fruit  a  dû  être  imaginé  par 
l’auteur  des  Allégories,  trop  habile  pour  avoir  besoin  d’emprunter  à  autrui  une  figure 
secondaire  à  la  vérité,  mais  offrant  pour  lui  un  sens  précis,  alors  qu’un  de  ses  con¬ 
frères  à  l’esprit  moins  fertile  n’avait  qu’à  l’emprunter  aux  Allégories  pour  en  faire 
un  petit  page  quelconque  dans  une  composition  plus  banale. 

Ce  petit  détail  tendrait  donc  à  démontrer  que  ces  Allégories  ont  eu  dès  l’origine 
une  certaine  réputation.  Et  cela  ne  peut  que  nous  faire  regretter  encore  davantage 
d’ignorer,  et  l’atelier  d’où  elles  sont  sorties,  et,  qui  plus  est,  leur  signification 
exacte. 


5. 

LA  CRUCIFIXION 


Art  flamand,  fin  du  xv"  siècle. 
(Planche  V.) 


Laine,  soie  et  or.  —  Au  centre,  sur  une  croix  élevée,  est  attaché  le 
Christ;  il  est  nu,  sauf  un  linge  blanc  autour  des  reins;  sa  tête  est 
inclinée  sur  l'épaule  droite,  les  cheveux  pendants.  Au  premier  plan, 
Madeleine  agenouillée  étreint  de  ses  deux  bras  le  pied  de  la  croix  ; 
des  larmes  ruissellent  sur  sa  joue  ;  elle  est  vêtue  d’une  robe  bleue  et 
d’un  manteau  broché  rouge  et  or;  un  voile  blanc,  retombé  en  arrière, 
couvre  en  partie  ses  cheveux.  A  la  droite  du  Christ,  au  premier 
plan,  la  Vierge  et  saint  Jean  ;  l’apôtre  debout,  vêtu  d'une  robe  bro¬ 
chée  vert  et  or,  et  d’un  manteau  rouge  uni,  soutient  des  deux  mains 
Marie,  vêtue  d’une  robe  de  velours  ciselé  rouge  et  d’un  manteau 
bleu  à  broderies  d’or,  qui  s’effondre,  les  mains  jointes,  les  joues 
baignées  de  larmes.  Derrière  eux  un  homme  barbu,  coiffé  d’un  haut 
bonnet,  et  monté  sur  un  cheval  blanc,  perce  d’un  coup  de  lance  le 
côté  droit  du  Christ;  il  est  aidé  par  un  soldat  imberbe,  monté  éga¬ 
lement  sur  un  cheval  blanc,  qui  guide  la  lance  de  la  main  gauche, 
tout  en  tenant  de  la  main  droite  l’épaule  de  son  compagnon. 

A  la  gauche  du  Christ,  deux  autres  cavaliers.  Au  premier  plan 
Longin,  barbu,  coiffé  d’un  bonnet  pointu,  vêtu  d’une  longue  robe 
brochée  bleu  et  or  et  d’un  manteau  rouge  bordé  d  un  orfroi ,  armé  d  un 
sabre,  lève  vers  le  Christ  sa  main  droite,  de  laquelle  part  une  bande- 


3o 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


rôle  qui  porte  cette  inscription  en  capitales:  Vere  filius  dei  erat  iste. 
Derrière  lui  un  second  cavalier,  barbu,  coiffé  cl'un  bonnet,  vêtu 
d’un  manteau  grenat  à  pèlerine  d’hermine,  lève  les  yeux  vers  le 
Christ.  Il  tient  de  la  main  droite  une  petite  badine. 

Le  crâne  d’Adam  et  quelques  ossements  sont  jonchés  à  terre, 
derrière  la  Madeleine. 

La  scène  se  passe  dans  un  paysage  accidenté.  Au  fond,  à  gauche, 
une  ville  fortifiée. 

A  droite  et  à  gauche,  deux  bandes  d'encadrement,  simulant  une 
bordure  dorée  semée  de  pierreries  et  de  perles.  A  la  partie  supérieure, 
dans  les  angles,  décor  composé  de  petites  arcatures  et  de  feuillages 
(en  grande  partie  refait).  —  Restaurations  dans  les  bandes  gemmées, 
dans  le  sol  au  premier  plan,  et  dans  l’inscription. 

Hauteur  :  om,94- 

Largeur  :  om,92. 

Acquise  à  Paris,  1906. 

Cette  petite  tapisserie,  d’une  rare  intensité  de  couleur,  est  intéressante  à  plus 
d’un  titre.  Ses  dimensions  exiguës  la  rattachent  à  la  série  peu  nombreuse  des  pièces 
destinées  sans  doute  à  orner  les  oratoires  particuliers,  car  rien  ne  prouve  quelles 
aient  été  des  «  chefs-d’œuvre  »  pour  obtenir  la  maîtrise  ;  et  ce  serait  l’une  des  pièces 
les  plus  anciennes  de  ce  genre,  dont  on  ne  connaît  guère  d’exemples  avant  la  lin 
du  xve  siècle.  D’autre  part,  les  autres  très  petites  tapisseries  que  l’on  pourrait  citer 
ne  comportent  généralement  que  peu  de  personnages,  tandis  quici  c’est  toute  une 
composition  qui  se  trouve  contenue  dans  de  si  étroites  limites.  Et  cela  meme  suffirait 
pour  lui  mériter  une  place  à  part  parmi  les  œuvres  sorties  des  métiers  flamands. 

On  peut  noter,  à  propos  de  l’importance  égale  que  l’auteur  du  carton  a  donnée 
au  cavalier  qui  perce  d’un  coup  de  lance  le  côté  droit  du  Christ,  et  à  celui  qui 
tient  la  banderole,  que  les  commentateurs  semblent  avoir  parfois  dédoublé  le 
personnage  de  Longin.  Ils  ont  désigné  sous  ce  même  nom,  et  le  soldat  qui  donne  le 
coup  de  lance,  et  le  centurion  qui  proclame  la  divinité  du  Christ  (Otte,  Handbuch 
der  kirchlichen  Kunstarchaologie,  t.  I,  p.  53q  ;  E.  Male,  L’art  religieux  du  xme  siècle  en 
France,  p.  290  et  292),  alors  qu’en  réalité  c’est  le  centurion  seul  qui  doit  porter  ce 
nom,  d’après  l’évangile  apocryphe  de  Nicodème  (Male,  ouvr.  cité,  p.  290  ;  —  Didron, 
Manuel  d’ iconographie  chrétienne,  p.  195  ;  —  Barbier  de  Montault,  Traité  d’iconogra¬ 
phie  chrétienne,  t.  Il,  p.  1 56) . 

L’inscription  de  la  banderole  ce  Vere  filius  dei  erat  iste  »  est  conforme  à  la  version 
de  Mathieu  (XXVII,  54).  On  pourra  s’étonner  que  nous  le  fassions  remarquer,  mais 


IV.  —  TAPISSERIES 


3i 


il  arrive  fréquemment  que  les  auteurs  des  cartons  prennent  avec  les  textes  sacrés 
des  libertés  assez  grandes.  L’hommage  du  centurion  n’est  d’ailleurs  pas  formulé 
exactement  de  même  par  Marc  (XY,  3g  :  Vere  hic  homo  filius  Dei  erat),  ni  par  Luc 
(XXIII,  47  :  Vere  hic  homo  justus  erat),  tandis  que  Jean  (XIX,  35)  mentionne  le 
fait  sans  rapporter  les  paroles  mêmes  de  Longin. 

Si  l’on  considère  le  style  de  cette  tapisserie,  on  sera  frappé  du  réalisme  avec 
lequel  certains  détails  sont  indiqués  :  sur  les  joues  de  la  Vierge  et  de  la  Madeleine 
coulent  d’abondantes  larmes,  qui  sont  rendues  par  des  épaisseurs  de  fils  de  métal. 

Il  ne  faudrait  d’ailleurs  pas,  croyons-nous,  faire  hommage  à  l’auteur  même  du 
carton  des  qualités  personnelles  que  la  pièce  semble  avoir  au  premier  abord. 
A  examiner  la  composition,  on  ne  tarde  pas  à  constater  qu’il  suit  de  près  les  types 
créés  par  un  artiste  beaucoup  plus  habile  et  beaucoup  plus  individuel,  lequel  ne  doit 
être  autre  que  Thierry  Bouts. 

Ce  n’est  pas,  à  vrai  dire,  qu’il  y  ait  entre  la  Crucifixion  et  les  œuvres  du  maître 
de  Louvain  une  véritable  identité  de  style.  Tandis  que  les  compositions  du  peintre 
sont  généralement  calmes  et  pondérées,  au  point  que  les  personnages  y  semblent 
parfois  un  peu  raides,  celle  du  tapissier  montre  au  contraire  des  attitudes  assez 
vivantes.  Ce  serait  plutôt  dans  les  détails  que  l’on  pourrait  relever  des  analogies,  en 
dehors  d’une  commune  prédilection  pour  les  étoffes  brochées  très  somptueuses,  à 
plis  lourds  et  pas  trop  cassés.  Ainsi  la  Madeleine  que  l’on  voit  dans  Le  Christ  dans  la 
maison  de  Simon  delà  collection  A.  Thieme  à  San  Remo  (Friedlander,  Meisterwerke  der 
Niederlandischen  Malerei  des  XV"  und  XVI"  Jahrhunderts  auf  der  Ausstellung  zu  Brïigge 
1902  ;  München,  1908  ;  in-4  ;  pl.  18)  avec  son  front  haut,  rond  et  dégarni,  sa  bouche 
ouverte  et  son  petit  menton  rond,  son  œil  un  peu  bridé,  son  sourcil  fin  et  régulier, 
ses  cheveux  roulés  sur  le  côté  de  la  tête  et  laissant  apercevoir  seulement  le  bout  de 
l'oreille,  est  très  voisine  de  celle  de  la  tapisserie,  comme  la  Vierge  du  Saint  Luc  pei- 
gnantla  Vierge,  delà  collection  de  lord  Penrhyn  (Friedlander,  ouvr.  cité,  pl.  21).  Pareil¬ 
lement  le  Christ  du  Christ  en  croix  de  la  collection  Thieme  (ouvr.  cité,  pl .  20)  a  la  même 
silhouette  générale  que  le  Christ  de  la  tapisserie,  avec  la  même  masse  de  cheveux 
pendant  à  droite  du  visage,  le  même  tendon  gonflé  faisant  saillie  sous  le  bras  gauche,  et 
le  linge  noué  de  même  autour  du  corps.  Certains  détails  de  costume  se  retrouveraient 
également  dans  des  œuvres  de  Bouts  :  ainsi  le  bonnet  du  cavalier  tenant  la  banderole 
a  le  même  retroussis  en  pointe  que  le  bonnet  du  juge  (?)  dans  le  Martyre  de  saint 
Erasme,'  à  Saint-Pierre  de  Louvain,  et  le  bonnet  du  cavalier  à  la  lance  a  sensiblement 
la  même  forme  générale  que  celui  du  juge  debout  dans  le  volet  gauche  du  Martyre 
de  saint  Hippolyte,  k  Saint-Sauveur  de  Bruges.  Les  chevaux  du  même  tableau,  avec 
leur  encolure  ronde,  leur  chanfrein  droit,  leur  front  saillant,  leur  bouche  ouverte 
montrant  les  dents,  pourraient  avoir  servi  de  modèle  pour  ceux  de  la  tapisserie  ;  et 
le  fond  de  paysage  de  celle-ci  serait  assez  voisin  de  celui  de  ce  même  triptyque. 

Il  y  a  donc  entre  la  Crucifixion  et  les  œuvres  de  Bouts  quelques  traits  communs, 
sans  qu’il  puisse  toutefois  être  question  d’une  imitation  directe.  Aussi  bien,  ce  qui 
accentue  encore  les  différences  entre  l’une  et  les  autres,  c’est  l’inégalité  de  leur  valeur 
artistique.  Tandis  que  les  peintures  de  Bouts  sont  d’une  rare  habileté  d’exécution, 
la  tapisserie  trahit  au  contraire  une  certaine  maladresse  de  composition  et  de  dessin. 
On  a  un  peu  l’impression  de  prototypes  très  savants  et  très  parfaits,  interprétés  par 


3a 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


un  art  plus  populaire  :  le  sentiment  général  et  certaines  particularités  des  modèles 
ont  été  conservés,  mais  la  délicatesse  raffinée  du  prototype  a  diminué  dans  la 
transposition  faite  par  des  imitateurs,  consciencieux  sans  doute,  mais  dépourvus  de 

génie.  •  'V  1  TJ 

Si  cette  tapisserie  peut  être  rattachée  plus  ou  moins  directement  à  1  art  de  Bouts, 
s’ensuit-il  que  l’on  puisse  déterminer  exactement  dans  quelle  région  de  la  Flandre 
elle  aurait  été  tissée  ?  Thierry  Bouts,  on  le  sait,  après  avoir  fait  son  apprentissage  à 
Harlem  (où  il  naquit  vers  i4io-i4i5),  vint  s’établir  avant  x448  il  Louvain,  où  il 
mourut  en  x  4y5 .  La  tapisserie  do  M.  Martin  Le  Roy  aurait-elle  été  tissée  à  Louvain  ? 
Rien  n’empêcherait  de  le  supposer,  car  il  y  eut  dans  cette  ville  des  ateliers 
de  haute-lisse,  mais  on  ne  connaît  aucune  de  leurs  productions  et  l'on  n’a  même  sur 
eux  presque  aucun  renseignement.  On  sait  seulement  (GuifTrey,  Histoire  de  la  tapis¬ 
serie,  p.  2o3  ,  Müntz,  La  tapisserie,  p.  194)  qu’ils  devaient  avoir  quelque  importance 
au  commencement  du  xvi'  siècle.  En  effet,  dans  ledit  qu’il  promulgua  en  1 544  pour 
compléter  les  règlements  antérieurs  relatifs  à  la  tapisserie,  Charles-Quint  interdit  la 
fabrication  de  la  haute  et  de  la  basse-lisse  en  dehors  de  onze  grandes  villes,  dont 
Louvain,  et  des  cités  franches  où  le  métier  était  réglé  par  des  ordonnances.  Il  y  avait 
donc,  à  cette  date,  des  ateliers  de  tapisserie  à  Louvain  ;  mais  cet  édit  est  malheureu¬ 
sement  le  seul  témoignage  que  nous  ayons  de  leur  existence. 

Il  ne  serait  donc  point  impossible  que  la  Crucifixion  eût  été  fabriquée  à  Louvain  ; 
toutefois,  en  l’absence  de  documents  précis,  on  ne  saurait  rien  affirmer.  Il  est 
seulement  permis  de  croire  que  I  auteur  inconnu  de  son  carton  était  un  imitateur  de 
Thierry  Bouts. 


6. 

LA  VIERGE  ET  L’ENFANT 


Art  flamand,  fin  du  xv“  siècle. 


(Planche  VI.) 


Laine,  soie  et  or.  —  La  Vierge,  tournée  de  trois  quarts  à  gauche, 
est  assise  sur  un  banc  ;  sous  ses  pieds  un  coussin  vert  ;  elle  est  vêtue 
d’une  robe  rouge  et  d’un  manteau  bleu  qui  est  passé  par-dessus  les 
cheveux  et  sert  de  voile.  Sur  son  genou  gauche  elle  porte  l'enfant 
Jésus  assis,  vêtu  d’une  chemise  blanche;  il  tend  une  main  vers 
une  fleur  que  sa  Mère  lui  présente  de  la  main  droite.  Auprès 
de  la  Vierge,  posés  sur  les  tablettes  du  mur  bas  devant  lequel 
elle  est  assise,  on  voit  divers  objets  :  à  sa  droite  un  livre  debout, 
sur  lequel  est  placée  une  feuille  de  parchemin  déroulée  où  l'on  dis¬ 
tingue  des  lignes  d’écriture;  plus  près,  un  verre  à  boire  en  verre 
blanc,  sans  pied,  qui  supporte  une  pomme.  A  gauche  de  la  Vierge, 
un  autre  livre,  vu  à  plat,  et  qui  maintient  une  autre  feuille  de  par¬ 
chemin  analogue  à  la  précédente.  La  tête  et  les  épaules  de  la  Vierge 
se  détachent  sur  une  bande  de  brocart  d’or,  qui  tombe  devant  le  petit 
mur.  Sur  ce  dernier,  qui  forme  balustrade,  on  voit  à  droite  une 
coupe  en  faïence  blanchâtre  de  forme  grossière,  au  pied  mamelonné, 
dans  lequel  est  posée  une  grappe  de  raisin  noir. 

Tout  le  fond  de  la  tapisserie  est  occupé  par  un  grand  paysage  où 
l'on  aperçoit,  à  travers  des  arbres,  des  maisons  et  des  tours.  A  gauche 

IV.  —  5 


•^COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


34 

une  grande  croix,  munie  dune  sorte  de  plateau  auquel  est  fixée  une 
feuille  de  parchemin  couverte  d’écriture. 

Les  deux  angles  inférieurs  de  la  composition  sont  arrondis,  et 
ornés  chacun  d'une  fleur  (une  rose  rouge,  et  un  coquelicot  (?)  rouge), 
au  naturel  sur  fond  d’or. 

Bordure  étroite,  formée  d’une  bande  d'or  entre  deux  bandes  bleues. 

Hauteur  :  om,']o5. 

Largeur  :  om,58. 

Acquise  à  Paris,  en  1900. 

Bibl.  —  G.  Migeon,  La  Collection  de  M.  Martin  Le  Roy  ;  Les  Arts,  novembre  1 902  ; 

p.  ai. 

Les  très  petites  dimensions  de  cette  tapisserie  permettent  de  supposer  qu’elle 
devait  être  destinée  à  la  décoration  de  quelque  oratoire  particulier  ;  et  la  délicatesse 
de  son  exécution  —  (on  a  parfois  voulu  voir  en  elle  un  chef-d’œuvre  de  maîtrise)  — 
la  rendent  digne  de  la  plus  riche  cathédrale  comme  de  la  chapelle  du  prince  le  plus 
raffiné.  Le  charme  pénétrant  et  la  grâce  de  son  style  en  font  un  exemple  achevé 
de  la  perfection  que  savaient  parfois  atteindre,  vers  la  fin  du  xve  siècle,  les  plus 
habiles  des  tapissiers  flamands. 

L’ancienne  collection  Spitzer  renfermait  une  pièce  qui  offre  avec  celle-ci  des 
analogies  indéniables.  Elle  représente  la  Sainte  Famille.  Les  trois  personnages  sont  vus 
en  buste  :  au  centre,  l’Enfant,  vêtu  d’une  robe  brune,  tient  deux  grappes  de  raisin 
noir  au-dessus  d’une  coupe  en  faïence  blanchâtre  ;  devant  lui  le  globe  du  monde,  en 
cristal,  surmonté  d’une  croix  en  métal,  et  à  sa  droite  un  livre.  Derrière  lui,  à  sa 
droite,  la  Vierge  tenant  des  deux  mains  une  grappe  de  raisin  noir  ;  et  à  sa  gauche 
saint  Joseph  portant  aussi  une  grappe  de  raisin  noir.  Derrière  ces  trois  personnages 
pendent  des  morceaux  d’étoffes  brochées,  attachées  aux  poteaux  de  la  construction 
légère  qui  doit  abriter  la  scène.  Dans  le  fond,  un  paysage.  L’encadrement,  très  riche, 
est  formé  de  feuillages,  de  fleurs  et  de  fruits  (Voir  :  La  Collection  Spitzer,  t.  1.  Paris, 
1890,  in-folio  ;•  n°  2). 

O11  relève  entre  ces  deux  pièces  des  similitudes  nombreuses  et  évidentes.  Pour 
la  disposition  générale,  on  notera  des  dimensions  pareillement  réduites  (H.  o'n,70 
xL.  ora,55),  une  égale  perfection  technique,  et  cette  courbe  spéciale  du  bas,  avec 
deux  fleurs  garnissant  les  angles  :  la  rose  qui  occupe  le  coin  inférieur  gauche  est 
même  identique  dans  les  deux  tapisseries.  Les  types  des  personnages  sont  aussi 
analogues  dans  les  deux  pièces  ;  dans  l’une  et  l’autre  on  retrouve  le  même  enfant  Jésus, 
avec  un  petit  nez  droit,  de  grands  yeux  bien  ouverts  et  bien  fendus,  et  cette  oreille 
assez  particulière,  grande,  à  large  ourlet,  qui  semble  tranchée  net  et  recollée  à  la 
joue.  Les  deux  Vierges  sont  également  voisines,  avec  les  mêmes  cheveux  frisés 
indiqués  par  des  lignes  horizontales  ;  mais  celle  de  la  tapisserie  de  Spitzer  est  plus 
raide  et  moins  jolie.  Enfin  certains  détails  se  retrouvent  identiques  dans  les  deux 


IV.  —  TAPISSERIES 


35 


pièces  :  la  même  coupe  en  céramique  grise,  épaisse,  unie  sauf  trois  lignes  en  creux, 
avec  un  pied  à  godrons  irréguliers  ;  la  même  prédilection  singulière  pour  les  grappes 
de  raisin  noir;  et  la  même  affiche,  suspendue  à  un  poteau  dans  une  des  tapisseries  et 
à  une  croix  dans  l'autre. 

Des  analogies  aussi  nettes  et  aussi  variées  ne  sauraient  s’expliquer  que  par  une 
communauté  d  origine  ;  aussi  paraît-il  hors  de  doute  que  ces  deux  pièces  ont  été 
exécutées  d  après  des  cartons  d  un  même  peintre,  et  dans  un  même  atelier. 

Il  serait  intéressant  de  déterminer  exactement  l’un  et  l’autre,  et  nous  avons  fait 
d  assez  longues  recherches  pour  y  arriver  :  mais  sans  pouvoir  aboutir  à  des  conclusions 
bien  précises. 

Quand  on  examine  attentivement  ces  tapisseries,  on  ne  tarde  pas  à  constater  qu’il 
y  a  de  singuliers  rapports  entre  leur  art  et  celui  de  toute  une  série  d  œuvres  qui  ont 
vu  le  jour  à  la  même  date  dans  la  Flandre  occidentale  :  nous  voulons  dire  les 
manuscrits  à  peintures  de  l’école  ganto-brugeoise. 

On  connaît  bien  les  enlumineurs  de  cette  école  et  l’on  sait,  grâce  surtout  à 
M.  le  comte  Paul  Durrieu,  à  M.  Destrée,  à  M.  Weale,  quelles  œuvres  il  convient 
de  leur  attribuer.  Dans  son  étude  sur  Alexandre  Bening  et  les  peintres  du  bréviaire 
Grimani  (Gazette  des  Beaux-Arts,  1891),  M.  Durrieu  a  démontré  que  le  fondateur  de 
cet  atelier  qui  devait  produire  tant  de  chefs-d’œuvre,  est  un  enlumineur  nommé 
Alexandre  Bening  ou  Benninck.  Cet  artiste  important,  qui  fit  souche  d’hommes 
célèbres,  apparaît  en  1 46g ,  année  de  son  affiliation  à  la  guilde  des  peintres  de  la  ville 
de  Gand  ;  c  est  dans  cette  ville  et  à  Bruges  qu’il  a  travaillé  jusqu’à  sa  mort,  survenue 
en  i5i8  ou  1619.  Grâce  à  des  manuscrits  exactement  datés  et  à  des  documents 
d’archives,  M.  Durrieu  a  pu  reconstituer  en  partie  son  œuvre,  et  lui  attribuer  avec 
certitude  quelques  monuments  capitaux  de  l’enluminure  flamande,  notamment 
quatre  manuscrits  de  la  Bibliothèque  Nationale  :  la  Vie  du  Christ  (Ms.  français  181  ; 
datée  1479);  les  Antiquités  des  Juifs  (Ms.  français  i4  et  i5;  datées  i48o  et  1 483)  ; 
les  Commentaires  de  César  (Ms.  français  38  ;  datés  1 48a)  ;  le  Boëce  (Ms.  néerlandais  1  ; 
daté  1492). 

Or  il  est  quelques  analogies  qui  s’imposent  entre  les  miniatures  de  cette  école 
ganto-brugeoise  (Voir  aussi  :  J.  Destrée,  Les  Heures  de  Notre-Dame  ;  Bruxelles,  1896  ; 
in-4),  et  notre  tapisserie.  Dans  l’une  comme  dans  les  autres  on  retrouve  le  même 
sentiment  général,  et  certains  détails  typiques,  notamment  les  fleurs  sur  fond  d’or, 
traitées  d’une  manière  très  réaliste,  décoration  spéciale  aux  manuscrits  ganto-brugeois 
où  elle  apparaît  vers  1 4 8 3 .  Nous  avions  pensé  d’abord  que  la  tapisserie  devait  être 
rapprochée  des  œuvres  mêmes  d’Alexandre  Bening;  mais  une  confrontation  minu¬ 
tieuse  nous  a  au  contraire  fait  constater  une  différence  assez  grande  entre  l’art  du 
fondateur  de  l’école,  encore  voisin  du  style  de  Roger  van  der  Weyden  ou  de  ses 
élèves,  et  celui  de  notre  tapisserie.  Maître  Alexandre  a  une  allure  plus  sèche,  plus 
rude,  dessine  des  figures  plus  allongées.  C’est  à  d’autres  œuvres  de  cette  série, 
malheureusement  anonymes,  que  l’on  peut  comparer  notre  Vierge  et  l’Enfant  :  son 
paysage  est  analogue  à  ceux  d’un  Livre  des  propriétés  des  choses,  écrit  à  Bruges  en 
1482,  que  possède  le  British  Muséum  (G. -F.  Warner,  Reproductions from  illuminated 
manuscripts  ;  London,  1907,  in-8  ;  pl.  28);  et  ses  figures,  plus  trapues  que  celles 
d’Alexandre  Bening,  ressembleraient  plutôt  à  celles  d’une  Géographie  de  Ploléméc 

iv.  —  5. 


36 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


écrite  à  Gand  en  i485  pour  le  célèbre  bibliophile  Louis  de  Bruges,  seigneur  de  la 
Gruthuyse  (Bibl.  Nationale;  Ms.  latin  48o4). 

Si  l'auteur  inconnu  du  carton  de  la  Vierge  et  l  EnJcint  se  rattache  directement  a 
l’école  de  Gand  et  de  Bruges,  s’ensuit-il  que  cette  tapisserie  ait  été  exécutée  dans 
l’une  ou  l’autre  de  ces  deux  villes  ?  Dans  l’état  actuel  de  nos  connaissances  il  paraît 
également  difficile  de  l’affirmer  ou  de  le  nier. 

Les  documents  d’archives  prouvent  que  la  corporation  des  haute-lisseurs  était 
constituée  à  Gand  dès  avant  1 453,  puisqu  a  cette  date  les  tapissiers  demandent  à 
l’assemblée  des  échevins  d’augmenter  le  nombre  d’ouvriers  qu’on  leur  permettait  à 
chacun  d’employer.  Mais  la  liste  des  admissions  des  maîtres  haute-lisseurs  de  1 46 1 
à  1496,  qui  a  été  conservée,  prouve  que  la  corporation  n’eut  jamais  un  grand  déve¬ 
loppement  au  xve  siècle.  D’ailleurs  il  n’existe  suivant  M.  Pinchart  ( Histoire  générale 
de  la  tapisserie  ;  Tapisseries  flamandes,  p.  1 1 4)  aucune  pièce  de  haute  ni  de  basse  lisse 
que  l’on  puisse  attribuer  avec  certitude  à  un  atelier  gantois. 

Pour  Bruges  la  question  est  également  assez  obscure.  On  sait  que  la  ville  fut 
dès  le  xiv"  siècle  un  des  principaux  centres  du  commerce  des  tapisseries,  mais  il  ne 
semble  pas  que  leur  fabrication  y  ait  jamais  été  très  active  ;  et  c’est  seulement  en  1 5o6 
que  la  corporation  des  haute-lisseurs  y  fut  organisée.  Sans  doute  il  existe  une  tenture 
qui  y  fut  certainement  exécutée,  celle  de  saint  Anatoile  de  Salins,  œuvre  de  Jan  de 
Wilde;  mais  elle  ne  remonte  qu’à  i5oi-i5o6,  et  ne  saurait  témoigner  de  ce  que 
les  tapissiers  brugeois  faisaient  plus  anciennement.  On  a  voulu  attribuer  à  Bruges 
la  célèbre  Glorification  de  la  Vierge  léguée  au  Louvre  par  le  baron  Davillier,  qui  est 
datée  de  i486.  Toutefois  cette  hypothèse  repose  seulement  sur  le  fait  que  le  style  de 
cette  pièce  admirable  la  rattache  à  l’école  de  Memling.  Et  la  seule  conclusion  à 
laquelle  on  puisse  s’arrêter  parait  être  celle-ci  :  que  si  la  tapisserie  du  Louvre  peut 
être  donnée  à  Bruges,  celle  de  la  collection  Martin  Le  Boy,  qui  ne  lui  ressemble  en 
rien,  devrait  plutôt  être  attribuée  à  Gand  :  cette  dernière  ville  étant  d’ailleurs  le 
centre  de  l’école  d’enluminure  à  laquelle  l’auteur  du  carton  peut  être  rattaché. 
Encore  n’y  a-t-il  là,  bien  entendu,  rien  de  certain. 


Collection  Martin  Le  Roy 


LA  PRÉSENTATION  AU  TEMPLE 


Art  bruxellois,  début  du  xvf  siècle. 


(Planche  VII.) 


Laine,  soie  et  or.  —  La  composition  est  divisée  en  trois  compar¬ 
timents.  Au  centre,  le  sujet  principal  :  la  présentation  au  Temple.  La 
scène  se  passe  dans  un  édifice  de  style  gothique  très  tardif,  dont  on 
aperçoit  seulement  la  voûte  avec  les  fenêtres  de  l’abside,  et  deux  colon- 
nettes  décorées  de  rubans  et  de  perles,  qui  séparent  le  sujet  central 
des  autres.  Au  centre  la  Vierge  à  demi  inclinée,  vêtue  d’une  robe 
rose-passé  et  d’un  manteau  bleu,  et  coiffée  dun  voile  en  toile  blanche, 
présente  des  deux  mains  l'Enfant,  enroulé  dans  une  étoffe  jaune, 
au  vieillard  Siméon.  Ce  dernier,  chauve,  à  grande  barbe  blanche, 
vêtu  d’une  robe  bleu-verdâtre  et  d’un  manteau  broché  rouge  et  or, 
reçoit  l’Enfant  des  deux  mains.  Derrière  Marie  deux  suivantes, 
de  mise  très  recherchée,  portent  chacune  à  la  main  un  cierge  allumé. 
Entre  la  Vierge  et  ces  deux  femmes,  au  second  plan,  saint  Joseph,  la 
tête  à  demi  couverte  d’un  capuchon  rouge,  tient  de  la  main  gauche 
ui|  bâton  recourbé  et  de  la  main  droite  un  cierge  allumé.  Sur  le 
bord  de  son  capuchon  rouge  court  une  inscription  en  capitales  d'or, 
que  les  plis  de  l'étoffe  disposent  ainsi  :  ANOV  +  |j . .NO V  +  |[AN. 
Derrière  lui  un  jeune  homme  et  une  jeune  femme.  Il  vient  de 
remettre  une  cage  contenant  deux  colombes  —  l'offrande  fixée  par 


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COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


la  Loi  —  à  un  homme  imberbe  qui  semble,  avec  deux  autres,  accom¬ 
pagner  un  personnage  (un  prêtre?)  coiffé  d’un  chapeau  à  deux  cornes. 
Ils  entourent  l’autel,  que  l’on  aperçoit  à  peine.  A  la  gauche  de  Siméon, 
une  suivante  de  la  Vierge.  Derrière  lui  à  gauche,  une  vieille  femme 
coiffée  d’un  turban  :  c’est  la  prophétesse  Anne,  qui  au  dire  de  Luc 
(II,  37),  passait  sa  vie  dans  le  Temple,  en  jeûnant  et  en  priant.  Au- 
dessus  delle  on  voit  une  femme  drapée  dans  un  grand  manteau  brun 
qui  lui  couvre  la  tête  ;  une  autre  figure  analogue  apparaît  à  la  droite 
de  Joseph.  Planant  au-dessus  de  tout  ce  groupe  trois  anges  chantent, 
tenant  devant  eux  une  banderole  et  un  livre. 

Des  deux  côtés  de  cette  scène  principale,  au  premier  plan,  deux 
prophètes  sont  assis.  A  la  gauche  du  spectateur,  le  roi  David;  il  est 
vêtu  d  une  robe  brochee  brun  et  or,  et  d’un  grand  manteau  rouge 
doublé  d  hermine.  Il  porte  une  couronne  sur  ses  longs  cheveux 
bruns,  et  tient  de  la  main  droite  un  sceptre  en  or  surmonté  d’un 
fleuron.  A  droite,  un  autre  prophète;  c’est  probablement  Isaïe,  qui 
aurait  annoncé  la  naissance  virginale  du  Christ  (VIL  i4)  •  «  ecce  virgo 
concipiel,  et pariei  filium,  et  vocabitur  nomen  ejus  Emmanuel» .  Mais  ce  peut 
également  être  Malachie,  que  Ion  voit  à  cette  place  dans  la  Bible 
des  Pauvres,  avec  la  citation  :  «  Veniet  ad  templam  simm  Dominator  quem 
vos  cjuaerilis  »  (III,  1).  []  est  vêtu  d’une  robe  brochée  rouge  et  or,  et 
dun  manteau  broché  bleu  et  or,  à  pèlerine  d’hermine.  Un  chapeau  à 
grandes  ailes  couvre  ses  cheveux  bruns,  longs  et  bouclés.  De  la 
main  droite  il  tient  un  livre  et  une  banderole. 

Au-dessus  de  ces  deux  personnages,  qui  trônent  sur  un  sol  tout 
couvert  de  plantes  fleuries,  l’auteur  du  carton  a  disposé  deux  scènes 
qui  occupent  le  second  plan,  aux  deux  côtés  du  sujet  principal. 

Au  côté  droit  de  la  tapisserie,  on  voit  le  jeune  Samuel  présenté 
au  grand-prêtre  Héli.  On  connaît  cette  histoire,  racontée  au  premier 
chapitre  du  premier  livre  des  Rois.  Anne,  femme  d’Elcana,  n’ayant 
point  d  enfants,  promit  au  Seigneur  que  si  jamais  elle  avait  un 
fils  elle  le  lui  consacrerait.  Peu  après  Iahvé  exauça  sa  prière,  et 
elle  eut  un  fils  quelle  nomma  Samuel.  Quand  l’enfant  eut  grandi, 
elle  le  conduisit  au  Temple,  et  apporta  en  même  temps  comme 
offrande  trois  veaux,  trois  boisseaux  de  farine  et  une  amphore  de 


IV.  —  TAPISSERIES 


39 


vin.  Son  mari  et  elle  immolèrent  un  veau,  et  présentèrent  1  enfant 
à  Héli,  qui  le  garda  auprès  de  lui.  C’est  le  dernier  épisode  de  cette 
histoire  que  le  tapissier  a  représenté  :  Elcana,  portant  une  bouteille 
en  orfèvrerie  munie  d’une  chaîne  de  suspension,  et  sa  femme  Anne, 
présentent  à  Héli  le  jeune  Samuel  agenouillé;  à  terre,  au  premier 
plan,  on  voit  un  boisseau  rempli  de  farine.  La  scène  se  passe  devant 
le  porche  du  Temple,  où  quatre  personnages  regardent. 

Au  côté  gauche  de  la  tapisserie  l’auteur  du  carton  a  figuré  une 
scène  dont  il  ne  nous  semble  pas  que  l’on  ait  encore  trouvé  1  expli¬ 
cation  définitive.  Au  premier  plan,  un  jeune  garçon  est  conduit  et 
comme  présenté  par  un  homme  imberbe  à  une  jeune  femme,  de 
petite  taille,  qui  découvre  son  sein  droit;  au  second  plan  un  homme 
imberbe  tient  une  couronne  (analogue  à  celle  que  porte  le  roi  David 
assis  au  premier  plan  de  la  tapisserie),  quil  semble  vouloir  poseï 
sur  la  tête  du  jeune  homme;  au  centre  un  vieillard  à  grande  barbe, 
coiffé  d’un  turban  qui  est  orné  sur  le  front  d’une  sorte  de  diptyque 
(un  grand-prêtre?),  est  assis  dans  une  chaire  décorée  de  pan¬ 
neaux  à  serviettes,  et  regarde  la  couronne  qui  est  portée  devant  lui. 
Au  troisième  plan  deux  hommes  imberbes,  debout;  fond  de  paysage. 
—  Dans  les  quelques  lignes  qu’il  a  consacrées  à  cette  tapisserie, 
M.  Migeon  avait  défini  cette  composition  ( Les  Arts,  1902,  p.  02)  «  la 
Vierge  recevant  la  couronne  »  ;  mais  cette  explication  ne  saurait  être 
admise.  M.  Destrée,  dans  ses  travaux  sur  l’Exposition  de  Bruxelles 
(1905),  que  nous  citons  plus  bas,  a  cru  reconnaître  dans  cette  scène 
un  épisode  du  premier  chapitre  du  troisième  livre  des  Rois  .  le  jeune 
Salomon  déclaré  successeur  présomptif  de  David,  sur  les  instances 
de  sa  mère  Bethsabé.  Pour  ne  point  interrompre  trop  longuement 
le  cours  de  la  description  de  la  tapisserie,  nous  reviendrons  sur  ce 
point  à  la  fin  de  la  notice,  en  examinant  dans  son  ensemble  1  icono¬ 
graphie  du  carton. 

Enfin  l'artiste  a  disposé,  dans  les  deux  angles  supérieurs  du  grand 
sujet  central,  deux  petites  compositions.  A  gauche  du  spectateur 
c’est  le  sacrifice  de  Caïn  et  d'Abel  ( Genèse ,  ch.  îv)  :  Abel  agenouillé 
lève  les  bras  vers  le  Seigneur,  tandis  qu  au  second  plan  ses  offrandes 
sont  consumées  par  le  l'eu  ;  au  premier  plan,  Caïn  tourne  le  dos  à 


4o 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


son  frère,  ei  tient  à  la  main  une  mâchoire  d’animal.  Dans  le  fond, 
un  paysage. 

A  droite  du  spectateur,  le  sacrifice  d'Abraham.  Un  ange  saisit 
l’épée  du  vieillard  qui  s’apprêtait  à  immoler  son  fils  Isaac,  agenouillé 
devant  lui.  Fond  de  paysage. 

Cet  ensemble  de  compositions  est  encadré  d’une  assez  large 
bordure,  où  des  fleurs,  des  feuillages  et  des  oiseaux  se  détachent  sur 
un  fond  bleu-foncé  uni.  Cette  décoration,  à  la  fois  continue  et  très 
variée,  est  traitée  avec  un  soin  extrême.  Les  tapissiers  bruxellois, 
qui  ont  aimé  à  encadrer  ainsi  leurs  œuvres,  ne  l’ont  jamais  fait 
avec  plus  de  goût  ni  d’habileté,  et  l’on  ne  peut  qu’admirer  la  per¬ 
fection  avec  laquelle  ils  ont  rendu  les  plumages  des  huppes,  des 
bouvreuils,  des  fauvettes,  ou  des  pinsons. 

Par  une  exception  extrêmement  rare,  cette  bordure  principale, 
qui  se  déroule  entre  deux  bandes  étroites,  formées  chacune  de  trois 
rubans  jaunes  de  deux  tons,  est  encadrée  à  son  tour  par  une  lisière 
chargée  de  rinceaux  stylisés,  qui  se  détachent  en  jaune  sur  un  fond 
rouge  uni.  On  verra  plus  loin  que,  parmi  les  tapisseries  si  nom¬ 
breuses  du  xvic  siècle  flamand  parvenues  jusqu’à  nous,  il  en  est  très 
peu  qui  présentent  ce  supplément  de  décoration. 

Hauteur:  3m,55. 

Largeur  :  4n\02. 

Acquise  en  1 884  (Voir  plus  loin). 

Exposition  d’art  ancien  bruxellois  ;  Bruxelles,  1906. 


Bibl.  G.  Migeon.  La  Collection  de  M.  Martin  Le  Roy  ;  Les  Arts,  novembre  1902, 
p.  3a,  fi  g.  Catalogue  de  l’exposition  d’art  ancien  bruxellois',  Bruxelles,  1905,  in-12  ; 
11  1 1  •  Joseph  Destrée,  L’exposition  d’art  ancien  bruxellois  ;  dans  L’art  flamand 
et  hollandais,  1905  ;  p.  6-7  du  tirage  à  part;  fig.  —  Joseph  Destrée,  Tapisseries  et 
sculptures  bruxelloises  à  l  exposition  dart  ancien  bruxellois',  Bruxelles,  1906,  in-folio  ; 
n°  7  ;  pl.  IX  (en  couleurs)  et  X. 

Cette  pièce  capitale,  qui  a  reçu  à  Bruxelles  en  1905  un  juste  tribut  d’admiration, 
provient  d’Espagne,  comme  tant  d’autres  chefs-d’œuvre  des  tapissiers  flamands. 
Elle  a  appartenu  à  1  église  cathédrale  San  Salvador  de  Saragosse. 


IV.  —  TAPISSERIES 


4i 

Nous  avons  eu  connaissance  du  reçu  original  délivré,  par  l’administrateur  du 
Chapitre,  à  deux  marchands  madrilènes  auxquels  le  dit  chapitre  avait  vendu  : 

«  Seis  tapices  ô  panos  de  Raz,  â  saber  : 

i°  Uno  que  figura  la  Presentacion  del  Hijo  de  Dios  en  el  Templo 

2°  Otro  q.  représenta  â  San  Martin  ; 

3°  Otro  que  représenta  la  Crucifixion  del  Senor  ; 

4°  Un  fracimento  ; 

5°  Otro  fracimento  ; 

6°  Pano  q.  représenta  la  Consagracion  del  Rey  David  ' .  » 

M.  Martin  Le  Roy  acquit  les  deux  premières  de  ces  tapisseries,  la  Présentation 
au  Temple  et  le  Saint  Martin  ;  nous  ignorons  où  les  autres  se  trouvent  actuellement. 

La  Présentation  provient  donc  authentiquement  de  l’église  San  Salvador  de  Sara- 
gosse,  qui  est  aujourd'hui  encore  riche  en  tapisseries  anciennes.  La  tradition  locale 
voulait  qu’elle  eût  été  donnée  jadis  par  une  sœur  de  Charles-Quint,  et  il  n’y  aurait 
là  aucune  invraisemblance,  vu  la  date  de  la  pièce,  sa  beauté,  et  l’origine  royale  de 
plusieurs  autres  de  la  même  série,  comme  on  le  verra  plus  loin  (M.  de  Valencia  a 
d’ailleurs  établi  que  la  reine  Marie  de  Hongrie,  sœur  de  Charles-Quint,  légua  en 
Espagne  diverses  tapisseries  ;  Tapices,  texte,  p.  71).  Mais  une  tentative  pour  vérifier 
le  bien-fondé  de  cette  attribution  est  demeurée  malheureusement  sans  résultat  : 
notre  savant  confrère  M.  Ibarra  y  Rodriguez,  professeur  à  l’Université  de  Saragosse, 
à  qui  nous  nous  étions  adressé,  nous  a  répondu  que  depuis  plusieurs  années  déjà  le 
Chapitre  ne  permettait  plus  aux  travailleurs  l’accès  de  ses  archives.  Il  faut  donc 
renoncer,  pour  le  moment  du  moins,  à  établir  par  des  documents  l’origine  exacte  de 
cette  pièce. 

Du  moins  serons-nous  plus  heureux  en  ce  qui  concerne  son  histoire  artistique. 
On  peut  en  effet  aujourd’hui,  grâce  aux  travaux  publiés  depuis  quelques  années  en 
Belgique  et  en  Espagne,  reconstituer  d’une  manière  certaine,  à  la  fois  par  les  monu¬ 
ments  et  par  les  textes,  la  série  à  laquelle  elle  appartient. 

La  tapisserie  de  M.  Martin  Le  Roy  fait  partie  d’une  tenture  composée  de  deux 
pièces  :  la  Présentation  au  Temple,  et  Y  Accomplissement  des  prophéties  relatives  à  la 
naissance  du  Christ.  Et  l’on  connaît  deux  exemplaires  de  cette  tenture.  L’un  appartient 
à  la  Couronne  d’Espagne  ;  l’autre  est  séparé  aujourd’hui  entre  Saragosse  et  Paris  : 
la  Présentation  chez  M.  Martin  Le  Roy,  et  Y  Accomplissement  des  Prophéties  demeuré 
à  l’église  San  Salvador. 

On  trouvera  de  bonnes  reproductions  des  deux  pièces  de  Madrid  dans  le  grand 
ouvrage  de  M.  le  comte  de  Valencia  de  Don  Juan,  Tapices  de  la  Corona  de  Espaha 
(Madrid,  igo3,  2  vol.  in-folio  ;  t.  I,  pi.  VII  et  VIII.  et  texte,  p.  7).  La  pièce  de¬ 
meurée  à  Saragosse  a  été  publiée  dans  l’Album  de  l’Exposition  de  Madrid  de  1892, 
où  elle  a  figuré  ( Exposicion  historico-europea  de  Madrid,  1892  ;  Madrid,  s.  d.,  in-4  ; 

pi.  175)- 

1.  «  Six  tapisseries  ou  tentures,  à  savoir:  i°  une  qui  figure  la  Présentation  du  Fils  de  Dieu  au 
Temple. . .  :  —  20  une  autre  qui  représente  saint  Martin  ;  —  3°. une  autre  qui  représente  la  Crucifixion 
du  Seigneur  ;  —  4°  un  fragment  ;  — 5°  un  autre  fragment  ;  —  6°  une  tapisserie  qui  représente  le  sacre 
du  roi  David.  » 

IV.  —  6 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


4a 

Les  deux  tapisseries  sont  disposées  de  la  même  manière;  dans  1  Accomplisse¬ 
ment  des  prophéties  (la  pièce  de  la  Couronne  mesure  :  H.3“,5oxL.  4*,  45)  on  voit  au 
centre,  sous  un  dais,  la  Vierge  assise,  portant  l'Enfant  sur  ses  genoux,  entourée  d  anges 
et  de  divers  personnages.  Devant  elle,  au  premier  plan,  Gédéon  en  armure,  portant  la 
toison,  et  Aaron,  vieillard  barbu,  tenant  à  la  main  la  baguette  desséchée  qui  fleurit 
miraculeusement,  —  deux  figures  habituelles  de  la  maternité  virginale  de  Marie.  Par 
une  curieuse  recherche  de  réalisme,  la  tête  d' Aaron  se  reflète  dans  la  cuirasse  bril¬ 
lante  de  Gédéon.  Aux  deux  côtés  de  cette  représentation  principale,  et  formant 
comme  les  volets  du  triptyque,  on  voit  deux  scènes  accessoires  :  au  côté  droit,  le 
Christ  debout  absout  la  femme  adultère,  que  les  Juifs  se  préparaient  à  lapider;  au 
côté  gauche,  Jésus,  entouré  des  apôtres,  parle  à  la  Samaritaine  qui  est  debout  au¬ 
près  du  puits,  sa  cruche  à  la  main.  Dans  deux  compartiments  étroits,  disposés  entre 
le  sujet  central  et  les  volets,  Adam  et  Eve  debout,  se  faisant  face,  d'après  les  figures 
de  Jean  van  Eyck  au  retable  de  saint  Bavon. 

Pour  les  deux  Présentations  au  Temple  (celle  de  Madrid  mesure:  H.  3m,55 
X  L.  3m,8o);  il  peut  être  intéressant  d’analyser  comment  elles  se  répètent;  car 
au  début  du  xvie  siècle  les  tapissiers  n’étaient  pas  encore  arrivés  à  la  conception, 
toute  moderne,  de  la  copie  servile  et  mécanique;  s’ils  reproduisaient  plusieurs  fois 
le  même  modèle,  ils  ne  se  croyaient  pas  obligés  de  le  faire  de  manière  absolument 
identique  ;  ils  réservaient  toujours  la  part  de  leur  fantaisie  personnelle,  et  ne  se 
faisaient  point  scrupule  de  varier  à  leur  gré  maints  détails. 

Dans  le  cas  présent,  les  différences  ne  sont  pas  très  considérables  entre  la  pièce  de 
Paris  et  celle  de  Madrid  ;  mais  elles  sont  assez  nombreuses,  et  comme  une  confron¬ 
tation  de  ce  genre  est  rarement  possible  pour  des  œuvres  de  cette  date  et  de 
cette  valeur,  nous  ne  craindrons  pas  d’indiquer  toutes  celles  qui  méritent  d’être 
relevées:  de  cette  énumération,  peut-être  fastidieuse,  on  pourra  du  moins  tirer  des 
conclusions  précises. 

Voici  donc  la  liste  de  ces  variantes  ;  nous  la  rédigeons  en  prenant  pour  base  la 
tapisserie  de  Madrid,  que  le  lecteur  n’a  pas  sous  les  yeux  (elle  a  figuré  à  l’Exposition 
de  Paris  en  1900,  et  a  été  reproduite  par  J. -J.  Guiffrey,  Les  tapisseries  à  l’exposition 
rétrospective  et  à  l’exposition  contemporaine  ;  Gazette  des  Beaux-Arts,  1900,  t.  II,  p.  99  : 
et  par  F.  Calmettes,  Les  tissus  d’art;  tapisseries  françaises ;  Revue  de  l'art  ancien  et 
moderne,  1900,  t.  VIII,  p.  239),  et  en  relevant  ceux  d’entre  ses  détails  qui  la  distin¬ 
guent  de  la  pièce  parisienne  : 

Présentation  au  Temple  :  une  tête  de  femme,  à  coiffe  claire,  apparaît  entre  la 
tête  de  l’homme  imberbe  qui  reçoit  la  cage  de  l’offrande,  et  la  femme  coiffée  d  un 
voile  sombre.  L’homme  imberbe  dont  la  tête  est  vue  de  trois  quarts  à  droite,  derrière 
saint  Joseph,  porte  un  turban  d’étoffe  rayée;  la  femme  devant  lui  a  une  coiffe  en 
étoffe  à  décor  en  semis  ;  la  femme  debout  derrière  l’Enfant  Jésus  a  un  chaperon 
arrangé  autrement,  et  plus  simple,  qu’ici.  Saint  Joseph  a  un  chaperon  bordé  sim¬ 
plement  d’un  double  galon  fin,  et  sans  inscription.  La  femme  debout  au  premier 
plan,  tenant  un  cierge,  a  son  manteau  retroussé  différemment  et  fait  d’une  étoffe 
brochée . 

Le  prophète  Isaïe  (?)  a  une  robe  de  velours  uni  et  un  manteau  à  large  orfroi 


IV. 


TAPISSERIES 


43 


emperlé.  David  a  un  manteau  en  étoffe  brochée  ;  le  bas  de  sa  robe  est  caché  par  des 
plantes  fleuries,  dont  deux  assez  hautes. 

Présentation  de  Samuel  :  Elcana  porte  une  robe  dont  le  col  et  la  doublure  des 
manches  sont  en  étoffe  brochée.  La  fente  de  la  robe  de  Samuel  n’est  pas  garnie  de 
perles . 

Couronnement  de  Salomon  (P):  le  personnage  qui  présente  le  jeune  prince  a  une 
robe  d  étoffe  brochée.  Ici  le  tapissier  a  supprimé  le  jeune  homme  qui,  dans  la  pièce 
de  Paris,  passe  la  tete  par-dessus  le  dossier  du  trône  du  prêtre.  Le  fond  de  paysage 
est  différent. 

Premier  plan  :  le  sol  est  plus  large  qu  à  Paris,  et  garni  de  plantes  plus  hautes. 

Bordure  :  elle  est  plus  compacte,  plus  monotone,  moins  plaisante,  que  celle  de 
Pans.  La  lisière  à  rinceaux,  qui  encadre  si  heureusement  les  deux  pièces  de  Sara- 
gosse  et  de  Paris,  n’existe  point. 

Ce  sont  là,  on  le  voit,  des  différences  très  appréciables,  qui  vont  jusqu’à  l’addition 
ou  la  suppression  d  une  figure  dans  un  groupe.  Mais  elles  ne  modifient  que  fort  peu 
1  aspect  général,  et  n  empêcheraient  sans  doute  pas,  au  premier  abord,  un  spectateur 
non  prévenu  de  confondre  les  deux  pièces,  bien  que  celle  de  Madrid  soit  d’une  tona¬ 
lité  générale  moins  chaude. 


Les  deux  tapisseries  de  Madrid,  sorties  évidemment  du  même  atelier  que  la 
Présentation  au  Temple  de  M.  Martin  Le  Roy,  appartiennent  depuis  longtemps  aux 
collections  royales  d  Espagne.  Dans  le  texte  malheureusement  très  sommaire  qui 
accompagne  les  planches  de  ses  Tapices  de  la  corona,  M.  de  Valencia  a  noté  que  toutes 
deux  ont  appartenu  a  la  reine  Jeanne  la  Folle,  qui  les  eut  à  Tordesillas  où  elle 
s  installa  au  début  de  1  année  1609,  e^e  ^es  conserva  jusqu’à  sa  mort,  sur¬ 

venue  le  1 1  avril  i555.  Comme  1  histoire  de  ces  deux  pièces  pouvait  intéresser  nos 
recherches,  nous  avons- voulu  préciser  davantage,  et  voir  sur  quels  documents  repo¬ 
sait  1  affrmation  de  M.  de  Yalencia,  qui  n’a  malheureusement  presque  jamais  cité 
exactement  les  documents  d’archives  qu’il  avait  consultés.  Grâce  à  la  complaisance 
d  un  hispanisant  de  nos  amis,  M.  Henri  Léonardon,  et  de  M.  Julian  Paz,  directeur  des 
Archives  Générales  de  Simancas,  nous  donnons  ici  pour  la  première  fois  le  passage 
de  1  Inventaire  de  Jeanne  la  Folle  relatif  à  ces  tapisseries.  Ce  document  important  — 
(qu’il  serait  utile  de  publier  in  extenso)  —  a  seulement  été  signalé  et  résumé  par 
M.  Rodriguez  Villa  dans  son  livre  sur  la  reine  Jeanne  (La  reina  doîia  Juana  la  Loca  ; 
Madrid,  1892,  in-8,  p.  5i3). 

Los  dichos  Diego  e  Alonso  de  Rivera  [Camareros  de  S.  A.]. 

Cargo  de  la  tapiceria  e  alfombras  y  reposteros  guadamecies,  desde  el  ano  de 
i5og  hasta  el  de  i555. 

Cargasele  mas  olro paho  rico,  de  oro  y  seda  e  lana  de  colores,  en  que  estaba 
nuestra  seiïora  con  su  hijo  en  los  brazos,  y  en  lo  alto  del  dicho  pano,  de  la  una 
parte  Adan  y  de  la  otra  Eva  ;  e  baxo  de  nuestra  seiïora  estaba  Gedeon  que 
presentaba  el  vellocino  o  tuson,  y  estaba  a  la  una  parte  Nuestro  Senor  en  el 
templo  con  los  fariseos  quando  querian  apedrear  la  mujer  adultéra  ;  y  ténia  el 
dicho  pano  cinco  anas  de  alto  y  de  largo  seis  anas  e  media,  que  son  por  todos 
treinta  e  dos  anas  e  media,  segun  parece  por  el  dicho  libro. 


IV.  —  6. 


44 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


Cargasele  mas  olro  pano  rico,  de  oro  y  sedas  e  lana  de  colores,  que  estaba 
en  el  medio Nuesira Sefiorâ en  el  templo  presentando  a  su  precioso  hijo  ;  y  en  lo 
alto  a  los  angeles  con  un  rotulo  en  las  manos,  e  al  un  lado  un  rey  coronado  con 
un  cetro  en  la  mano,  e  a  la  otra  parte  un  profeta  ;  y  en  lo  baxo  de  la  presen- 
lacion  una  verdura  de  cardos,  e  otras  muchas  figuras  de  liombres  y  mugeres  ; 
y  ténia  de  alto  cinco  anas,  y  de  largo  cinco  anas  e  media,  que  son  por  todas 
veintisiete  anas  e  media,  segun  parece  por  el  dicho  libro. 

(Contadurias  generales.  Legajo  12 13)  (1). 

Il  est  donc  établi  que  les  deux  tapisseries  de  Madrid  figuraient  dans  les  collec¬ 
tions  royales  dès  la  première  moitié  du  xvie  siècle.  Nous  aurions  voulu  savoir  exac¬ 
tement  à  quelle  date  elles  y  entrèrent,  pour  essayer  par  là  de  déterminer  l’époque 
de  leur  fabrication,  que  nous  ne  pouvons  fixer  qu’ approximativement,  comme 
on  le  verra  plus  loin.  On  peut  supposer  que  la  reine  Jeanne  les  tenait  de  Philippe 
le  Beau  (f  i5o6),  qui  les  aurait  acquises  durant  le  voyage  qu’il  fit  aux  Pays- 
Bas  peu  avant  sa  mort  ;  car  il  ne  serait  guère  vraisemblable  qu’on  eût  acheté  pour 
elle  des  tapisseries  après  son  internement  à  Tordesillas,  à  en  juger  d  après  divers 
détails  rapportés  par  M.  Rodriguez  Villa;  mais  les  recherches  que  nous  avons  fait 
faire  à  Simancas  n’ont  malheureusement  pas  permis  d’établir  ce  point  intéressant. 
11  n’existe  pas  d’inventaire  des  tapisseries  de  Philippe  le  Beau,  et  les  mentions  de 
celui  de  Jeanne  la  Folle  s’échelonnent,  sans  indications  de  dates  précises,  entre  i5oq 


et  i555. 

11  faut  par  conséquent  nous  borner  à  essayer  de  dater  la  Présentation  au 
Temple  et  Y  Accomplissement  des  Prophéties  par  la  comparaison  avec  d’autres  œuvres 
du  même  genre. 

Elles  appartiennent  en  effet  à  une  série  relativement  nombreuse,  et  dont  assez 
de  pièces  ont  été  photographiées  ou  publiées  pour  qu’on  puisse  essayer  de  les  classer 
logiquement  suivant  leur  valeur  d’art  et  leur  style.  Comme  d’autre  part  plusieurs 
d’entre  elles  sont  datées  par  des  inscriptions  ou  par  des  documents  d’archives,  on 
peut  suivre  dans  l’ordre  chronologique  le  développement  de  cet  ou  de  ces  ateliers, 
—  autant  du  moins  qu’on  peut  le  faire  quand  il  s’agit  des  productions  des  arts 
industriels,  où  il  faut  toujours  tenir  compte  de  la  persistance  plus  ou  moins  longue 


(1)  Les  dits  Diego  et  Alonso  de  Rivera  [chambellans  de  S.  A.]. 

Prise  en  charge  des  tapisseries,  et  tapis  et  tentures  en  cuir  doré,  depuis  l’année  i5og  jusqu’à  celle  de 
i555. 

Pris  en  charge  de  plus,  une  autre  tapisserie  riche,  d’or  et  soie  et  laine  de  couleurs,  dans  laquelle  était 
Notre-Dame  avec  son  fils  dans  les  bras,  et  en  haut  de  la  dite  tapisserie,  d’un  côté  Adam  et  de  l’autre  Eve  ; 
et  en  dessous  de  Notre-Dame  était  Gédéon  qui  présentait  la  peau  de  mouton  ou  toison  ;  et  d’un  côté 
était  Notre  Seigneur  dans  le  temple  avec  les  pharisiens  quand  ils  voulaient  lapider  la  femme  adultère  ;  et 
cette  tapisserie  mesurait  cinq  aunes  de  haut  et  six  aunes  et  demie  de  long,  ce  qui  fait  en  tout  trente-deux 
aunes  et  demie,  comme  il  paraît  par  le  dit  livre. 

Pris  en  charge  de  plus  une  autre  tapisserie  riche,  d’or  et  soies  et  laine  de  couleurs,  dans  laquelle  était 
au  milieu  Notre-Dame  dans  le  Temple,  présentant  son  précieux  fils;  et  dans  le  haut  les  anges  avec 
un  rouleau  dans  les  mains,  et  d’un  côté  un  roi  couronné  avec  un  sceptre  dans  la  main,  et  de  l’autre  côté  un 
prophète  ;  et  au-dessousde  la  présentation  il  y  a  une  verdure  de  chardons,  et  beaucoup  d’autres  figures  d’hom¬ 
mes  et  de  femmes  ;  et  elle  mesurait  cinq  aunes  de  hauteur,  et  cinq  et  demie  de  long,  ce  qui  fait  en  tout 
vingt-sept  aunes  et  demie,  comme  il  paraît  par  le  dit  livre. 

(Trésoreries  générales;  liasse  1 2 13.) 


IV.  —  TAPISSERIES 


45 


de  certaines  traditions,  et  du  tempérament  plus  ou  moins  novateur  des  artisans. 

Les  pièces  étroitement  apparentées  aux  quatre  tapisseries  de  Madrid,  de  Sara- 
gosse  et  de  M.  Martin  Le  Roy  sont  peu  nombreuses  ;  et  il  n’y  a  pas  lieu  de  s’en  éton¬ 
ner,  car  la  suite  prouvera  que  nous  avons  affaire  là  à  la  tête  de  la  série,  aux  œuvres 
capitales,  —  égalées  quelquefois,  surpassées  jamais  —  d’un  atelier  qui  a  évolué 
assez  rapidement  (comme  cela  est  logique,  au  commencement  du  xvie  siècle)  vers 
un  art  de  plus  en  plus  compliqué,  prétentieux  et  italianisant. 

Il  faut  rapprocher  avant  tout  de  nos  quatre  pièces  (nous  n’avons  pas  la  prétention 
de  tout  citer)  :  V Histoire  de  David  et  de  Belhsabé  (en  dix  pièces),  et  la  Messe  de  saint 
Grégoire  (une  pièce),  des  collections  royales  d’Espagne  (C'e  de  Valencia,  Tapices, 
pl.  II,  et  IX  à  XI).  Puis  le  Symbole  de  la  vie  et  Un  donateur  offrant  un  fruit  à  l’enfant 
Jésus,  les  deux  pièces  au  Musée  de  Lyon  (Cox,  L’art  de  décorer  les  tissus,  pl.  L,  a,  b, 
c,  et  pl.  LXIII).  On  retrouve  dans  ces  divers  ouvrages  non  seulement  le  même  style 
général  que  dans  nos  quatre  tapisseries,  mais  encore  la  persistance  constante  de 
certains  détails  bien  frappants  :  même  allure  et  mêmes  types  dans  les  personnages, 
même  division  par  des  architectures,  même  manière  de  grouper,  même  genre 
d’architecture  (un  gothique  attardé),  et  même  bordure  de  fleurs  et  de  fruits,  avec  ou 
sans  animaux,  mais  toujours  sur  un  fond  foncé,  et  d’un  seul  tenant.  Le  Symbole 
de  la  vie  a  même  la  petite  lisière  décorée,  si  rare,  des  deux  pièces  de  Saragosse 
et  de  M .  Martin  Le  Roy  ;  et  la  Messe  de  saint  Grégoire  montre  au  premier  plan  deux 
grandes  figures  assises,  comme  dans  la  Présentation,  parti-pris  décoratif  qui  devien¬ 
dra  habituel  dans  l’atelier.  Bien  entendu  toutes  ces  pièces  ne  sont  pas  d’une  exécu¬ 
tion  également  soignée;  certaines  d’entre  elles  sont  plus  ou  moins  fines,  plus  ou 
moins  riches  en  fil  d’or.  C’est  là  un  fait  auquel  on  n’a  guère  .prêté  attention  jusqu’ici, 
et  qui  pourtant  importe  beaucoup  pour  le  classement  des  œuvres  :  car  il  paraît  cer¬ 
tain  que  sur  les  cartons  d’un  même  décorateur,  ou  sur  un  même  carton,  les  ate¬ 
liers  ont  fabriqué  des  tapisseries  d’une  exécution  très  inégale  :  la  qualité  du  tissage 
est  indépendante  de  la  valeur  artistique  du  carton. 

Ces  tentures,  — probablement  bruxelloises  comme  on  le  verra  tout  à  l’heure,  — 
doivent  dater  des  premières  années  du  xvie  siècle  :  car  dans  un  acte  de  décharge 
daté  de  i5o5,  le  roi  Ferdinand  Y  d’Aragon  déclare  que  la  Messe  de  saint  Grégoire  avait 
été  donnée  par  Jeanne  la  Folle  à  sa  mère  la  reine  Isabelle  la  Catholique  (Valencia, 
Tapices;  texte,  p.  3);  ce  qui  prouve  que  cette  pièce  a  été  exécutée  au  plus  tard  en 
i5o4,  année  de  la  mort  d’Isabelle. 

C’est  seulement  dans  ce  premier  groupe  de  tapisseries  que  l’on  retrouve  très 
exactement  tous  les  caractères  distinctifs  que  nous  citions  tout  à  l’heure.  Dans  celles 
que  nous  allons  énumérer  maintenant  (la  liste  pourrait  en  être  fort  allongée)  1  un 
ou  l’autre  d’entre  eux  fait  presque  toujours  défaut,  et  l’on  peut  suivre  ainsi,  d  une 
manière  assez  précise,  l’évolution  du  style  dans  ce  grand  ensemble  d  ouvrages. 

La  division  en  polyptyque  est  l’un  des  premiers  caractères  qui  disparaisse,  car 
la  tendance  des  ateliers  sera  vers  un  élargissement  des  compositions,  qui  finiront  par 
occuper  toute  la  tapisserie  sans  qu’aucune  délimitation  architecturale  vienne  entraver 
le  déploiement  des  cortèges  et  l’entassement  des  figures.  Les  architectures,  réduites 
à  un  rôle  secondaire  (sauf  dans  les  cas  où  leur  présence  est  commandée  par  le  sujet, 
bien  entendu),  changent  en  même  temps  de  style;  dans  une  pièce  datée  de  i5i3  on 


46 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


constate  que  l’antique  se  mêle  aux  traditions  gothiques,  qu’il  supplante  dans  une 
autre  pièce  datée  de  i5i8.  En  même  temps  les  bordures  changent  d’une  manière 
insensible  ;  d’abord  formées,  comme  on  l’a  vu,  par  des  guirlandes  continues  de  fleurs 
et  de  fruits  se  détachant  sur  un  fond  sombre,  on  voit  bientôt  les  guirlandes  divisées 
par  des  compartiments,  serrées  de  place  en  place  par  des  liens,  ou  coupées  par  des 
vases  ou  des  ornements  à  l’antique  ;  au  même  moment  les  fonds  clairs  se  substituent 
aux  fonds  foncés,  avec  les  mêmes  décors  ;  plus  tard  les  guirlandes  disparaissent  et 
sont  remplacées  par  des  arabesques  ou  des  trophées  à  l’antique.  La  perspective,  enfin, 
suit  une  évolution  parallèle  ;  dans  les  pièces  les  plus  anciennes,  comme  notre 
Présentation,  les  figures  s’étagent  les  unes  au-dessus  des  autres,  jusqu’en  haut  de  la 
tapisserie  ;  progressivement  les  règles  de  la  perspective  linéaire,  suivies  par  les 
peintres  depuis  longtemps  déjà,  sont  observées  plus  strictement  (peut-être  à  tort,  en 
principe)  par  les  tapissiers,  qui  finissent  par  s’y  conformer  exactement  avec  les  cartons 
dessinés  par  Van  Orley  vers  i525-i53o. 

Bien  entendu  la  transformation  n’est  jamais  simultanée  pour  ces  divers  éléments 
du  décor,  et  l’on  ne  trouverait  sans  doute  pas  une  seule  pièce  qui  ne  soit  en  avance  sur 
ses  contemporaines  par  certains  d’entre  eux,  et  en  retard  par  d’autres  ;  la  bordure, 
par  exemple,  peut  être  d’un  style  plus  archaïque  que  la  perspective,  et  inversement. 
Mais  somme  toute  les  diverses  modifications  vont  à  peu  près  du  même  pas,  et 
permettent  de  dater  ces  tapisseries,  par  comparaison,  d’une  manière  très  suffisam¬ 
ment  rigoureuse. 

On  peut  déterminer,  par  exemple,  quelles  sont  les  tentures  qui  doivent  venir, 
logiquement,  après  celles  qui  touchent  du  plus  près  à  notre  Présentation.  Il  suffira  de 
citer,  parmi  beaucoup  d’autres,  Y  Histoire  de  David  et  deBethsabé,  au  Musée  de  Cluny, 
le  Jugement  dernier  du  Louvre,  le  Triomphe  de  la  Renommée  du  Victoria  and  Albert 
Muséum  (daté  de  iôoy  >  c^-  W--G.  Thomson,  A  history  oftapestry,  from  the  earliest 
times  until  the  présent  day  ;  London,  1906,  in-8  ;  pl.  p.  2o4),  le  Combat  des  Vices  et 
des  Vertus  (ancienne  collection  Erlanger),  deux  pièces  de  Y  Histoire  d’Érésichton  de 
l’ancienne  collection  Somzée (Catalogue  delà  vente,  pl.  XXV  et  XXVI),  le  panneau 
inférieur  du  Dais  de  Charles-Quint  (Gle  de  Valencia,  Tapices,  pl.  XXVII),  la  Mise  au 
tombeau  du  Louvre,  etc. 

A  côté  d’elles  il  convient  de  signaler,  en  insistant  plus  particulièrement,  une 
tapisserie  qui  fournit,  avec  une  date  certaine,  des  indications  précieuses  sur  son 
auteur  et  sa  provenance.  Elle  appartient  au  Musée  du  Cinquantenaire  à  Bruxelles,  et 
représente  un  sujet  traité  plusieurs  fois  au  xvc  et  au  xvie  siècle  par  les  artistes  flamands  : 
La  mort  du  duc  Herkenbald.  Ce  prince  avait  fait  condamner  à  mort  son  propre  neveu, 
coupable  d  avoir  violenté  une  jeune  fille  ;  au  moment  de  mourir  il  ne  voulut 
pas  s’en  accuser  comme  d’un  crime,  et  l’évêque  qui  l’assistait  refusa  de  lui  donner  la 
communion  derniere  :  alors  1  hostie  vint  d’elle-même  se  poser  sur  les  lèvres  du 
moribond.  L  histoire  de  cette  tapisserie  est  bien  connue,  grâce  à  des  documents 
publiés  successivement  par  M.  \4uters,  par  M.  Pinchart  (Histoire  générale  de  la 
tapisserie-,  Tapisseries  flamandes ,  p.  rao  à  121),  par  M.  Guiffrey  (Histoire  de  la 
tapisserie,  p.  179-180)  et  par-  M.  Destrée  (Maître  Philippe,  auteur  de  cartons  de 
tapisseries-,  Bruxelles.  lgo4).  Elle  fut  commandée  en  l5l3  parla  confrérie  du  Saint- 
Sacrement  de  1  église  saint  Pierre  à  Louvain  ;  un  décorateur  connu,  Jan  van  Brüssel 


IV. 


TAPISSERIES 


47 


dit  Jan  van  Room,  en  composa  l’esquisse,  d’après  laquelle  le  carton  fut  peint  par 
un  artiste  nommé  Philippe  ;  la  tapisserie  fut  exécutée  par  un  certain  maître  Léon,  de 
Bruxelles,  dont  on  n’a  encore  trouvé  aucune  autre  mention. 

11  est  instructif  de  voir  quelles  différences  séparent  cette  pièce  de  notre  Présentation. 
Sans  doute  la  composition  est  toujours  divisée  en  trois  compartiments,  d’inégale  gran¬ 
deur,  par  des  pilastres  et  des  arcatures  ;  mais  celte  architecture  a  pris  un  caractère 
tout  nouveau  :  au  lieu  des  minces  colonnettes  encore  dans  la  tradition  gothique,  ce  sont 
ici  des  pilastres  à  l’antique,  agrémentés  de  petits  génies  nus,  supportant  des  arcatures 
qui  toutefois,  par  un  singulier  mélange,  sont  encore  de  style  flamboyant.  Les  types  des 
personnages  sont  assez  voisins  de  ceux  de  notre  Présentation,  à  tel  point  que  l’on 
pourrait  relever  certaines  ressemblances  entre  les  uns  et  les  autres  ;  mais  leur  style 
s’est  amolli,  et  l’on  y  découvre  certaines  figures  banales,  toutes  de  pratique,  que 
l’on  chercherait  en  vain  dans  notre  Présentation  ;  enfin  la  bordure  traditionnelle  de 
feuillages  et  de  fruits  est  ici  coupée  de  place  en  place  par  de  petits  carrés  dont  les  sujets 
s’enlèvent  sur  un  fond  clair,  première  apparition  d’un  principe  de  décoration  nou¬ 
veau,  qui  va  jouir  à  son  tour  de  la  faveur  des  ateliers. 

M.  Destrée  a  rapproché  de  cette  pièce  une  autre  tapisserie  du  Musée  du  Cinquan¬ 
tenaire,  représentant  la  Descente  de  Croix,  dont  le  groupe  central  est  emprunté  à  un 
tableau  de  Pérugin  conservé  à  la  Galerie  antique  et  moderne  de  Florence.  Et  il  attribue 
cette  dernière  à  Maître  Philippe,  parce  que  l’un  des  personnages  debout  au  pied  de  la 
croix  porte  sur  le  bord  de  son  chaperon  cette  inscription  brodée  :  PIIILIEP.  Nous 
reviendrons  tout  à  l'heure  sur  cette  question  des  inscriptions,  et  nous  noterons 
seulement  que  la  Descente  de  croix  se  rattache  en  effet  à  la  Communion  d’ Herkenbald  ; 
mais  elle  nous  paraît  d’une  qualité  supérieure,  et  se  rapprocherait  plutôt  d’autres 
pièces  comme  le  Jugement  dernier  ou  la  Mise  au  tombeau  du  Louvre  :  elle  en  a  certaines 
caractéristiques,  comme  l’absence  d’architectures,  et  la  bordure  à  guirlandes  sur  fond 
sombre,  d’un  seul  tenant.  M.  Destrée  en  a  encore  rapproché  une  pièce  de  l’Histoire 
de  David,  au  Musée  du  Cinquantenaire,  dont  un  personnage  porte,  brodée  sur  son 
manteau,  cette  inscription  qui  aurait  une  certaine  importance  si  elle  n’était  en  partie 
moderne:  Jan  de  Roon. 

C’est  également  à  ce  groupe  qu’il  faut  rattacher  des  pièces  comme  Salomon  et  la 
reine  de  Saba  et  Eslher  et  Assuérus  (Musée  du  Louvre)  ;  elles  sont  très  voisines,  par 
leur  disposition ,  de  notre  Présentation,  mais  leur  exécution  est  médiocre  et  leurs 
bordures  se  détachent  sur  un  fond  clair  divisé  en  compartiments  :  ce  qui  pourrait  les 
faire  considérer  commes  des  répétitions  un  peu  tardives  de  cartons  plus  anciens. 

De  dates  ou  du  moins  de  tendances  plus  récentes,  seraient  des  tentures  comme 
Y  Histoire  de  saint  Jean  Baptiste,  les  Moralités,  les  Funérailles  de  Turnus  (Cle  de  Valencia, 
Tapices,  pl.  XIV  à  XXIII),  et  la  tapisserie  bien  connue  de  Y  Histoire  de  Notre-Dame  du 
Sablon  (au  Musée  du  Cinquantenaire)  qui  est  datée  de  1 5 1 8  ;  dans  cette  dernière,  par 
une  innovation  caractéristique,  la  traditionnelle  bordure  de  fleurs  et  de  fruits  est 
remplacée  par  des  trophées  à  l’antique. 

Si  un  examen  minutieux  de  toutes  ces  pièces  ne  devait  pas  nous  entraîner  au 
delà  des  limites  de  cet  article,  il  serait  curieux  de  noter,  pour  chacune  d  elles,  les 
degrés  d’évolution  des  divers  éléments  constitutifs  du  style  ;  mais  nous  n  avons  pas 
la  prétention  d’entreprendre  ici  un  pareil  travail,  très  délicat  et  très  long  :  c  est  à 


48 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


nos  confrères  belges  de  mener  à  bonne  fin  une  étude  que  certains  d  entre  eux  ont 
commencée  avec  succès.  Nous  avons  seulement  voulu  montrer  a  peu  près  quelle  place 
revient  à  la  Présentation  au  Temple  de  M.  Martin  Le  Roy  dans  une  série  aussi  considé¬ 
rable  qu’intéressante. 

11  faudrait  maintenant  déterminer  à  l’influence  de  quel  maître  il  convient  de 
rattacher  cette  tapisserie  :  problème  délicat  que  l’on  ne  saurait,  à  1  heure  actuelle, 
résoudre  d’une  manière  tout  à  fait  certaine. 

La  plupart  des  écrivains  qui  ont  eu  l’occasion  de  la  citer  se  sont  bornés  à  y  noter, 
en  termes  vagues  et  rapides,  l’influence  de  quelque  grand  artiste,  comme  Quentin 
Matsys,  voire  même  Memling  ou  Bouts.  M.  Destrée,  seul,  s’est  efforcé  de  préciser 
davantage.  A  vrai  dire,  quand  on  cherche  à  reconnaître,  pièces  en  main,  à  quelles 
peintures  de  maîtres  ressemblent  notre  Présentation  et  les  pièces  similaires,  on 
ne  tarde  pas  à  constater  que,  de  quelque  côté  que  l’on  se  tourne,  on  arrive  à  un 
résultat  presque  négatif.  Il  n’y  a  qu’un  seul  grand  peintre  avec  les  œuvres  duquel 
certains  personnages  de  nos  tapisseries  offrent  quelques  analogies,  c’est  Gérard  David 
(né  vers  i46o,  mort  en  i523);  encore  ne  sont-ce  là  que  des  analogies  un  peu 
vagues,  et  tout  au  plus  peut-on  relever  certaines  similitudes  entre  les  types  de  nos 
tentures  et  certaines  figures  féminines  de  tableaux  comme  l 'Adoration  clés  Mages  du 
Musée  des  Offices,  la  Vierge  et  l’Enfant  de  la  collection  Traumann  à  Madrid,  les  Noces 
de  Cana  du  Louvre  (E.  von  Bodenhausen,  Gérard  David  und  seine  Schule,  München, 
1905,  in-4).  Du  reste  ces  tentures,  dont  l’heureux  agencement  et  la  splendeur  tech¬ 
nique  éblouissent  au  premier  abord,  ne  sont  peut-être  pas  d’un  art  aussi  relevé  et 
aussi  original  qu’on  serait  porté  à  le  croire.  Leur  auteur,  à  notre  avis,  est  un 
habile  artiste  de  second  ordre,  décorateur  très  adroit,  influencé  notablement  par 
Gérard  David;  il  a  cherché  avant  tout  la  note  somptueuse,  une  disposition  plaisante 
des  groupes  et  des  étoffes  brochées,  mais  pour  ses  compositions  mêmes  il  n’a  pas 
toujours  pris  la  peine  de  faire  de  grands  efforts  d’imagination.  Il  ne  s’est  pas  piqué 
d’une  inspiration  personnelle,  et  n’a  jamais  hésité  à  prendre  son  bien  où  il  le  trou¬ 
vait  :  on  a  déjà  relevé  ses  emprunts  à  Jean  van  Eyck,  à  Pérugin,  et  l’on  en  découvri¬ 
rait  certainement  d’autres  si  les  tableaux  du  xvc  siècle  étaient  parvenus  jusqu’à  nous 
en  plus  grand  nombre. 

Aussi  ne  doit-on  pas  être  surpris  en  constatant  que  le  seul  nom  de  peintre  que  les 
documents  aient  encore  fourni  pour  cette  série  si  nombreuse  de  tentures,  soit  préci¬ 
sément  celui  d’un  artiste  de  second  rang  :  Jean  de  Bruxelles.  L’auteur  du  carton  de 
la  Communion  d’Herkenbald  jouissait  d’ailleurs  d’une  certaine  réputation  ;  un  voyage 
en  Italie,  d  où  probablement  son  surnom  de  Jean  de  Rome,  lui  avait  donné  ce  prestige 
que  conférait  alors  aux  artistes  une  connaissance  plus  directe  et  plus  intime  de  l’art 
antique  ;  prédécesseur  de  Van  Orley  comme  peintre  en  titre  de  Marguerite  d’Autriche, 
il  travailla  pour  cette  princesse  à  Bruxelles  (en  i5io)  où  il  donna  les  modèles  de 
statuettes  pour  les  grilles  du  palais,  et  à  Brou  (en  i5i6)  où  il  dessina  les  patrons,  à 
grandeur  d  exécution,  des  tombeaux  qu’elle  voulait  faire  élever  dans  la  chapelle. 
En  1517  et  en  i52i  il  fit,  pour  Charles-Quint,  des  modèles  de  sceaux.  Ce  sont  là 
des  besognes  de  décorateur,  et  il  n’est  point  surprenant  de  lui  voir  donner,  en  i5i3, 
un  carton  de  tapisserie. 


IV. 


TAPISSERIES 


49 


Le  lait  que  cette  Communion  d’Herkenbald  appartient  à  un  groupe  de  tentures  assez 
nombreux  et  assez  homogène,  a  naturellement  amené  les  archéologues  à  attribuer 
plusieurs  d  entre  elles  à  Jean  de  Bruxelles.  M.  Destrée  a  proposé,  après  M.  Wauters,  de 
lui  donner  le  Salomon  et  la  reine  de  Saba  et  1  ’Esther  et  Assuérus  du  Louvre,  Y  Histoire 
de  David  peut-être  signée  de  lui,  du  Musée  du  Cinquantenaire  (cf.  Maître  Philippe, 
ouvr.  cité),  ainsi  que  la  Descente  de  croix  et  la  Bethsabê  à  la  fontaine,  de  Bruxelles 
( Catalogue  de  l’exposition  d’art  ancien  bruxellois,  p.  i4-i5),  le  Combat  des  Vices  et  des 
Vertus  de  la  collection  de  MM.  Goldschmidt,  la  Parabole  de  l’Enfant  prodigue  de  la 
collection  de  M.  Nardus,  voire  même  la  Présentation  au  Temple  de  M.  Martin  Le  Roy 
et  trois  pièces  de  1  ancienne  collection  de  M.  de  Somzée,  le  Mariage,  \e  Triomphe  de  la 
Vierge  et  le  Triomphe  du  Christ  ( L’exposition  d’art  ancien  bruxellois,  p.  6  à  io  ;  Tapis¬ 
series  et  sculptures  bruxelloises,  p.  8-9;  p.  23-24;  p.  85).  Enfin  M.  Wauters  voudrait 
lui  attribuer  1  Histoire  de  David  du  Musée  de  Cluny,  et  l’Allégorie  de  la  Luxure  du 
Musée  National  de  Munich  ( Catalogue —  des  tableaux  anciens  du  Musée  de  Bruxelles, 
20  édition,  1906,  in-8  ;  p.  xvi). 

M.  Destrée  a  promis  d’étudier  à  loisir,  dans  un  travail  qu’il  a  annoncé,  cet  atelier 
dont  Janvan  Room  semble  être  la  figure  principale  ;  nous  serons  heureux  de  lire  son 
article,  et  nous  bornerons  pour  le  moment  à  faire  remarquer  qu’il  y  a  entre  toutes 
les  pièces  citées  plus  haut  des  différences  sensibles  de  style  (dues  parfois  au  tissage, 
nousl’avons  déjà  noté)  et  de  date.  Si  vraiment  la  Présentation  au  Temple  de  M.  Martin 
Le  Roy  doit  être  attribué  à  Jean  de  Bruxelles,  c’est  à  la  fois  une  de  ses  œuvres  les 
plus  anciennes  et  les  plus  remarquables. 

En  tous  cas  il  semble  probable  que  la  plupart  de  ces  tapisseries  ont  été  exécutées 
à  Bruxelles.  La  chose  est  certaine  pour  la  Communion  d’Herkenbald,  puisque  les 
documents  nomment  son  tapissier  «  Maître  Léon,  de  Bruxelles  ».  Et  il  en  va  probable¬ 
ment  de  même  pour  la  Messe  de  saint  Grégoire,  car  au  bas  de  la  chape  du  pape,  dans 
la  bordure,  on  lit  entre  deux  plis  de  l’étoffe  ||  — RVXEL||,  ce  qui  semble  bien  être, 
comme  l’a  dit  M.  Destrée  ( Tapisseries  et  sculptures  bruxelloises,  p.  8)  un  fragment  du 
mot  Bruxellae.  De  plus  l’auteur  probable  des  cartons  de  ce  groupe  de  tapisseries,  Jean 
de  Bruxelles,  semble  avoir  vécu  principalement  dans  la  capitale  du  Brabant. 

Nous  venons  de  faire  état  d’une  inscription  tissée  sur  la  bordure  d’un  vêtement, 
et  ceci  nous  amène  à  parler  de  celle  qu’on  relève  dans  la  Présentation  deM.  Martin  Le  Roy . 
Cette  inscription,  qui  n’avait  point  encore  été  signalée,  et  qui  était  moins  apparente 
avant  un  nettoyage  récent  de  la  tapisserie,  est  ainsi  disposée:  ANOV  +  ||...NOV  +  ||AN. 
Les  lettres  sont  très  nettes,  et  il  ne  saurait  y  avoir  de  doutes  au  sujet  de  la  lecture  ; 
il  s’agit  évidemment  du  mot  ANOV,  répété  trois  fois. 

Mais  l’explication  de  ce  mot  est  assez  difficile.  Ne  parvenant  point  à  en  découvrir 
une  qui  nous  parût  satisfaisante,  nous  avons  interrogé  quelques-uns  des  plus  savants 
paléographes,  français  et  étrangers.  Plusieurs  d’entre  eux  nous  ont  proposé  des 
hypothèses  plus  ou  moins  ingénieuses,  mais  qui  semblent  également  inacceptables 
ou  hasardées,  même  à  leurs  auteurs.  L’un  a  cru  que  l’on  pourrait  y  reconnaître  du 
latin  ;  un  autre,  du  catalan  ;  un  troisième  y  a  vu  une  déformation  d’une  formule  célèbre, 
ANOV  pour  AEIOV,  initiales  de  la  devise  de  la  maison  d’Autriche. 

Il  est  d’ailleurs  très  difficile  de  se  faire  une  opinion  générale  au  sujet  de  ces 

IV.  -  7 


5o 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


inscriptions  placées  dans  les  bordures  des  vêtements,. a  la  fin  de  1  époque  gothique. 
Parfois  (quand  elles  offrent  un  sens,  ce  qui  est  assez  peu  fréquent)  —  elles  désignent 
le  personnage  qui  les  porte.  Ainsi  sur  le  manteau  d’un  des  principaux  acteurs  d’une 
Descente  de  croix  de  Madrid  on  lit  IOSEPH  AB  ARIMATHEA  (Valencia,  Tapices, 
pl.  3i).  Parfois  elles  donnent  le  début  d’une  prière  :  souvent  on  lit  AVE  MARIA 
sur  des  manteaux  de  Vierges.  Très  rarement  elles  paraissent  désigner  l’auteur  de 
l’œuvre  :  M.  Destrée  a  expliqué  ainsi  le  PHILIEP  de  la  Descente  de  croix  de  Bruxelles 
(où  l’on  trouve  d'ailleurs  aussi  AN,  ce  qui  ferait  songer  à  notre  ANOV),  et  la  Résur¬ 
rection  de  la  belle  tenture  de  Trente  porte  le  nom  du  célèbre  tapissier  Peter  van 
Aelst  (V.  Casagrande,  Arazzi  fiamminghi  preciose  memorie  dei  P.  Vescovi  di  Trento  ; 
Trento,  1903,  in-8  ;  p.  10);  mais  il  faut  se  garder  delà  tendance,  peu  scientifique, 
qui  pousse  maintenant  certains  écrivains  à  découvrir  partout  des  signatures  de  ce 
genre. 

A  dire  vrai.il  semble  bien  que  les  tapissiers,  les  enlumineurs,  les  sculpteurs  et  les 
peintres,  généralement  illettrés,  n’aient  eu  alors  d’autre  intention  que  d’agrémenter, 
par  des  lettres  dont  le  sens  leur  échappait  souvent  et  qu’ils  agençaient  au  gré  de  leur 
fantaisie,  les  bordures  des  manteaux  de  leurs  personnages.  En  tous  cas  le  tapissier 
de  la  Présentation  au  Temple  n’attachait  sans  doute  pas  une  très  grande  importance  à 
cet  énigmatique  ANOV,  puisqu’il  l’a  omis  sur  la  pièce  de  Madrid,  et  ne  l’a  tracé 
que  sur  celle  de  Paris. 

Il  resterait  maintenant,  pour  en  terminer  avec  la  Présentation  au  Temple  de 
M.  Martin  Le  Roy,  à  dire  quelques  mots  de  son  iconographie.  Nous  ne  l’avons  pas 
fait  en  décrivant  la  pièce  même,  pour  ne  pas  gêner  le  lecteur  par  une  digression  qui 
pouvait  être  reportée  sans  inconvénient  à  la  fin  de  cette  longue  étude. 

La  division  en  polyptyque  n’est  pas,  on  le  sait,  une  invention  de  notre  tapissier, 
car  on  la  retrouve  sur  des  tentures  sensiblement  plus  anciennes,  notamment  sur  la 
célèbre  Vierge  glorieuse  de  i486,  léguée  au  Louvre  par  le  baron  Davillier.  D’ailleurs 
ce  parti-pris  n’avait  pas  non  plus  été  imaginé  par  l’auteur  de  cette  admirable  pièce  ; 
il  l’avait  emprunté  à  un  livre  illustré  qui  a  exercé  une  influence  considérable  sur 
toute  l’iconographie  du  xve  et  du  xvie  siècle:  la  Bible  des  Pauvres.  Le  peintre  du 
carton  de  notre  Présentation  s’est  inspiré  lui  aussi  de  ce  livre  si  utile  aux  artistes,  qui  lui 
afournil’idée — (chère  aux  théologiens  du  moyen  âge,  qui  aimaient  à  montrer  partout 
la  corrélation  entre  l’Ancien  Testament  et  le  Nouveau),  — d’encadrer  la  Présentation 
de  Jésus  au  Temple  entre  deux  sujets  analogues,  empruntés  à  l’Ancien  Testament, 
et  de  l’accompagner  de  deux  des  prophètes  qui  avaient  prédit  cet  événement. 

La  Bible  des  pauvres  accompagne  de  deux  scènes  la  Présentation  de  Jésus  :  à 
droite  la  présentation  de  Samuel  à  Héli,  et  à  gauche  la  présentation  d’un  enfant  par 
ses  parents,  suivant  le  précepte  du  Lévitique  (chap.  xii).  En  haut  elle  place  David  et 
Malachie  ;  au  bas,  Zacharie  et  Sophonias. 

On  remarquera  que  l’auteur  inconnu  de  la  Bible  des  Pauvres  (dont  le  plus  ancien 
manuscrit  date  d’environ  i3oo;  cf.  Joseph  Guibert,  Les  origines  de  la  Bible  des 
Pauvres  ;  Revue  des  Bibliothèques,  iQo5)n  avait  pas  pu  découvrir  un  sujet  particulier 
pour  faire  vis-à-vis  à  la  présentation  de  Samuel  :  il  s’est  borné  à  montrer  une 
famille  juive  anonyme  satisfaisant  aux  prescriptions  du  Lévitique.  Il  paraît  certain 


IV.  —  TAPISSERIES 


5i 


que  l’auteur  du  carton  de  la  Présentation  a  voulu  mieux  faire,  et  donner  à  Samuel 
un  pendant  plus  précis.  De  là  la  scène  que  nous  avons  décrite  plus  haut.  M.  Destrée 
a  cru  y  voir  le  jeune  Salomon  déclaré  héritier  de  David,  sur  les  instances  de  sa  mère 
Bethsabé  ;  mais  sans  aller  jusqu’à  dire  que  c’est  là  une  erreur,  nous  ne  saurions  dis¬ 
simuler  que  celte  explication  ne  nous  satisfait  pas  absolument. 

D’après  la  Bible  ( Reges ,  III,  I)  David  étant  devenu  vieux,  un  de  ses  enfants, 
Adonias,  fils  de  Haggith,  voulut  se  faire  reconnaître  comme  l’héritier  présomptif  du 
trône.  Alors  Bethsabé,  conseillée  par  le  prophète  Nathan  et  le  prêtre  Sadoc,  alla 
rappeler  à  David  la  promesse  qu’il  lui  avait  faite  de  laisser  le  pouvoir  à  leur 
fils  Salomon.  Le  vieux  roi  accueillit  sa  prière  ;  par  son  ordre  Nathan  et  Sadoc 
firent  monter  Salomon  sur  la  mule  royale  et  le  conduisirent  à  Gihon  ;  là  Sadoc 
prit  dans  le  tabernacle  la  corne  d’huile  et  oignit  Salomon,  qui  fut  acclamé  par  le 
peuple,  et  succéda  peu  après  à  son  père.  Or  aucun  de  ces  détails  si  caractéristiques 
ne  se  retrouve  dans  la  tapisserie.  On  y  voit  bien  un  jeune  prince  et  un  prêtre  (car  la 
coiffure  du  personnage  assis  dans  la  chaire  est  pareille  à  celle  de  Zacharie,  dans  la 
tenture  de  Y  Histoire  de  saint  Jean  Baptiste,  contemporaine  de  notre  Présentation)  ; 
mais  il  nous  semble  difficile  de  reconnaître  la  mère  de  Salomon  dans  la  très  jeune 
femme  (presque  une  enfant,  à  en  juger  d’après  sa  taille)  qui  découvre  son  sein 
devant  le  présumé  Salomon  ;  et  pourquoi  le  peintre,  qui  a  suivi  très  exactement  le 
texte  biblique  dans  la  Présentation  de  Samuel,  aurait-il  remplacé  ici  la  corne  d’huile 
par  une  couronne,  et  modifié  toute  la  mise  en  scène?  Aussi  croyons-nous  qu’il  faut 
garder  quelque  prudence  dans  l’explication  de  ce  sujet.  C  est  encore  une  question 
qui  reste  à  éclaircir,  parmi  toutes  celles  que  soulève  la  très  importante  et  très  belle 
pièce  qu’est  la  Présentation  au  Temple  de  M.  Martin  Le  Roy. 


SAINT  MARTIN 


Art  bruxellois,  premier  tiers  du  xvf  siècle. 


(Planche  VIII.) 


Laine,  soie  et  or.  —  Au  premier  plan,  au  centre,  saint  Martin  à 
cheval,  de  profd  à  droite.  Il  est  vêtu  d’une  sorte  de  robe  à 
jupe  courte,  en  étoffe  brun-rose  garnie  d’orfrois.  et  de  chausses 
collantes  rouges,  dont  les  taillades  laissent  voir  des  bas  bleus.  11 
est  imberbe  ;  ses  cheveux  bruns  sont  longs  et  bouclés  ;  il  est  coiffé 
d'un  bonnet  plat,  en  drap  rouge,  et  nimbé.  Son  cheval  blanc  est 
garni  de  riches  harnais  couverts  d’orfrois;  par-dessus  la  selle  est  pas¬ 
sée  une  longue  bande  d’étoffe  brochée  rouge  et  or,  bordée  d’un  large 
orfroi  et  emperlée,  qui  tombe  jusqu’à  terre.  De  la  main  droile  le 
sainl  lève  sa  grande  épée,  avec  laquelle  il  se  prépare  à  trancher  en 
deux  son  manteau  rouge  qu’il  lend,  derrière  le  cou  du  cheval,  au 
mendiant.  Ce  dernier,  nu  sauf  une  draperie  blanche  nouée  autour 
de  ses  reins,  imberbe,  la  lête  ceinte  d’un  turban,  est  à  demi  accroupi 
à  terre  ;  de  la  main  droite  il  lient  sa  béquille,  posée  sur  le  sol  auprès 
de  lui  ;  il  lève  la  main  gauche  pour  recevoir  le  manteau  que  lui 
donne  le  saint. 

A  gauche,  également  au  premier  plan,  derrière  ce  groupe  princi¬ 
pal,  quatre  suivants  du  saint  se  tiennent  debout.  Ils  sont  vêtus  des 
costumes  élégants  que  les  artistes  du  temps  donnaient  aux  gens  de 
guerre  :  robes  courtes  et  manteaux  amples,  chausses  collantes, 


54 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


bonnets  et  chapeaux  garnis  de  plumes,  le  tout  en  étoiles  de  couleurs 
vives  (bleu,  rouge,  vert),  rehaussées  de  broderies  dor.  Deux  d’entre 
eux  portent  une  lance  et  un  fauchard. 

La  scène  se  passe  dans  un  grand  paysage.  Au  centre,  à  1  arrière- 
plan,  un  groupe  de  petits  personnages  :  saint  Martin,  accompagné 
d’un  autre  homme  de  guerre,  fait  l’aumône  à  quatre  mendiants  ; 
un  homme,  suivi  d’un  chien,  se  dirige  vers  eux.  A  gauche  un  ch⬠
teau  fort  ;  sur  le  haut  d’une  des  tours  un  homme  sonne  de  la  trom¬ 
pette.  A  l’arrière-plan,  au  centre,  des  maisons.  Des  bandes  d  oi¬ 
seaux  volent  dans  le  ciel.  A  droite,  au  second  et  au  premier  plan, 
derrière  le  mendiant,  un  bouquet  d’arbres.  Le  sol  au  premier  plan  est 
couvert  de  plantes  fleuries. 

La  bordure  de  la  tapisserie  est  formée  d’une  guirlande  continue 
de  fleurs  et  de  fruits,  qui  se  détache  sur  un  fond  clair,  de  couleur 
blanchâtre. 

Dans  cette  guirlande  se  jouent  de  nombreux  oiseaux,  parmi 
lesquels  on  reconnaît  des  bouvreuils,  des  fauvettes,  des  huppes,  des 
chardonnerets,  des  hiboux. 

Hauteur:  2m,r]2. 

Largeur  :  2m,45. 

Acquise  à  Paris  en  i884- 

Bibl.  —  G.  Migeon,  La  Collection  deM.  Martin  Le  Roy  ;  Les  Arts,  novembre  1 902 , 
fig.  p.  24- 

L’histoire  de  cette  tapisserie  est  la  même  que  celle  du  numéro  précédent,  la 
Présentation  au  Temple.  Comme  cette  dernière,  elle  provient  de  l’église  San  Salvador 
de  Saragosse,  qui  les  aliéna,  avec  quatre  autres,  en  1 884-  On  nous  permettra  de 
renvoyer  le  lecteur  à  ce  que  nous  avons  dit  plus  haut  à  ce  propos  (voir  p.  4i). 

Ainsi  que  la  Présentation  au  Temple,  cette  belle  pièce  fait  partie  du  groupe,  si 
nombreux  et  si  important,  des  tapisseries  de  Bruxelles  ;  et  après  les  longs  développe¬ 
ments  que  nous  avons  donnés  tout  à  l’heure  sur  ce  point,  il  est  facile  de  reconnaître 
à  quelle  période  de  l’évolution  des  ateliers  bruxellois  elle  doit  être  attribuée. 

Le  Saint  Martin  appartient  à  un  art  nettement  postérieur  à  celui  de  la  Présentation 
au  Temple  et  des  pièces  qui  s  y  rattachent  directement.  On  y  chercherait  vainement, 
en  effet,  cette  division  de  la  composition  par  des  architectures,  cet  entassement  des 
figures  en  hauteur,  cette  perspective  conventionnelle,  ce  style  encore  voisin  du 
quinzième  siècle,  ce  parti  pris  de  fond  sombre  pour  les  bordures.  Un  certain  laps  de 


IV. 


TAPISSERIES 


55 

temps  (que  nous  chercherons  à  déterminer  tout  à  l’heure)  sépare  cet  art,  qui  marque 
le  début  du  genre,  de  celui  que  représente  le  Saint  Martin.  Ici,  d’abord,  le  style  des 
figures  est  un  peu  plus  mou,  un  peu  moins  nerveux  et  personnel,  un  peu  plus 
imprégné  d’italianisme  ;  de  plus  l’auteur  du  carton  a  visiblement  le  souci  d’organiser 
sa  composition  de  manière  à  donner  un  peu  l’illusion  d’un  tableau  de  chevalet  ;  il  a 
aussi  la  préoccupation  de  se  conformer  exactement  aux  règles  de  la  perspective  :  c’est, 
avec  grand  soin  qu’il  indique  les  différences  de  plans,  et  gradue  la  taille  de  ses  per¬ 
sonnages.  Enfin,  s’il  s’en  tient  encore  au  type  de  bordure  des  débuts  de  la  série,  il 
la  dispose  sur  un  fond  clair,  ce  qui  est  également,  comme  on  l’a  vu,  une  des  preuves 
de  l’évolution  de  tout  le  groupe  vers  un  art  plus  récent. 

Aussi  est-ce  parmi  des  tentures  plus  modernes  que  la  Présentation  au  Temple 
qu’il  convient  de  chercher  les  analogues  de  ce  Saint  Martin. 

La  pièce  la  plus  voisine  que  l’on  pourrait  citer  serait  sans  doute  le  Saint  Jérôme  de 
la  collection  royale  d’Espagne  (Valencia,  Tapices.  pl.  2/1);  avec  sa  grande  figure  au 
premier  plan,  son  fond  de  paysage  bien  en  perspective  avec  de  petits  personnages, 
ses  constructions  du  second  plan  à  gauche,  sa  bordure  à  guirlandes  sur  fond  clair 
(mais  divisée  alternativement  en  carrés  et  en  losanges),  cette  tapisserie  est  certaine¬ 
ment  très  proche  du  Saint  Martin  ;  toutes  deux  semblent  également  distantes  de  l’art 
de  la  Présentation  au  Temple,  avec  cette  différence  toutefois  que  le  Saint  Jérôme  est 
d’un  art  plus  sec  que  le  Saint  Martin.  11  est  à  noter  que  toutes  deux  représentent 
des  saints  isolés,  ce  qui  est  assez  rare,  et  ont  presque  les  mêmes  dimensions  (le 
Saint  Jérôme  mesure  2"\8ox  2m,8o). 

Analogue  également  est le  Départ  pour  la  chasse,  delà  collection  de  M.  d’Hunolstein; 
les  cartons  sont  très  certainement  contemporains  et  témoignent  des  mêmes  tendances 
générales  (on  notera  que  le  harnachement  du  destrier  du  seigneur  ressemble  à  celui 
du  cheval  du  Saint  Martin),  toutefois  ici  l'exécution  semble  inférieure.  La  bordure  à 
fleurs  et  oiseaux  se  détache  encore  sur  un  fond  foncé  ;  mais  elle  est  divisée  en  com¬ 
partiments  alternativement  ovales  et  ronds. 

La  tenture  des  Moralités,  de  la  Couronne  d’Espagne  (Valencia,  pl.  20-22)  montre 
encore  des  chevaux  très  voisins  comme  forme  et  comme  harnachement,  de  celui  du 
Saint  Martin  ;  pourtant  le  style  général  est  assez  sensiblement  différent. 

A  vouloir  citer  encore  des  tapisseries  analogues,  on  ne  tarderait  pas  à  arriver  à  des 
œuvres  d’une  époque  (ou  du  moins  de  tendance)  postérieure  à  celle  du  Saint  Martin. 
Elles  offrent  d  ailleurs  pour  nous  un  réel  intérêt,  vu  que  plusieurs  d’entre  elles  sont 
datées,  et  permettent  de  déterminer  plus  exactement  quand  celle  qui  nous  occupe  dut 
être  fabriquée.  Si  l’on  considère  par  exemple  la  pièce  du  fond  du  Dais  de  Charles- 
Quint,  qui  représente  le  Christ  en  croix  (Valencia,  pl.  26),  on  constate  au  premier  coup 
d’œil  que  la  recherche  de  la  perspective  la  plus  absolue,  l'allure  contournée  et  italiani¬ 
sante  des  figures,  tout  à  fait  dans  le  goût  de  Van  Orley ,  indiquent  une  époque  plus  ré¬ 
cente  que  celle  du  Saint  Martin,  beaucoup  moins  éloigné  des  traditions  antérieures  des 
ateliers  brabançons.  Or  les  documents  cités  par  M.  de  Valencia  (texte,  p.  19)  établissent 
que  le  Dais  de  Charles-Quint  fut  commandé  en  i523  par  Marguerite  d’Autriche  au 
célèbre  tapissier  bruxellois  Pierre  de  Pannemaker.  Et  ceci  a  pour  nous  une  réelle 
importance,  car  il  en  résulte  que  l’on  devrait  attribuer  le  Saint  Martin  à  une  date 
plutôt  plus  ancienne  que  cette  année  i523.  Cette  conclusion  se  trouverait  encore 


56 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


confirmée  par  ce  fait  que  la  tenture  de  la  Fondation  de  Rome  (Valencia,  Tapices,  pl. 
4 1-46)  également  d’un  art  plus  avancé  que  le  Saint  Martin,  a  dû  être  exécutée  d’après 
des  cartons  de  Van  Orley  en  i524  ou  peu  après. 

Le  Saint  Martin  offrirait  donc  pour  l’histoire  de  la  tapisserie  bruxelloise  un 
intérêt  assez  particulier  :  il  montrerait  ce  que  produisaient  les  ateliers  encore  fidèles 
aux  traditions  inaugurées  vers  le  début  du  xvic  siècle  par  l’auteur  de  la  Présentation 
au  Temple  et  des  pièces  similaires,  au  moment  précis  où  le  goût  des  amateurs  allait  se 
porter  vers  un  art  plus  italianisant.  Il  est  curieux  de  constater  que  cette  der¬ 
nière  tendance  est  représentée  surtout  par  Bernard  Van  Orley,  qui  avait  précisément 
succédé,  dans  la  faveur  de  Marguerite  d’Autriche,  à  l’énigmatique  Jean  de  Bruxelles, 
dit  Jean  de  Rome,  auteur  présumé  des  cartons  de  ces  tapisseries  bruxelloises  de 
l’époque  antérieure. 


4 


9- 


CHASSE  A  L’ÉLÉPHANT 


Première  moitié  du  xvC  siècle. 


(Planche  IX.) 


Laine  et  soie.  —  La  scène  se  passe  dans  une  forêt.  Au  centre,  au 
premier  plan,  un  éléphant  mort  est  étendu  à  terre,  la  tète  tournée 
vers  le  spectateur;  il  perd  son  sang  par  trois  blessures,  au  flanc 
droit,  à  la  hanche  et  à  l’épaule  droites.  Un  valet  de  chiens,  vêtu 
de  chausses  bleues,  collantes,  et  d’un  pourpoint  rose  à  reflets  jaunes, 
se  penche  au-dessus  de  l’animal,  sur  lequel  il  s’appuie  du  genou 
droit;  il  semble  retirer  quelque  chose  de  la  plaie  que  l’éléphant 
porte  au  flanc  droit  ;  de  la  main  gauche  il  s’appuie  sur  un  grand 
épieu  ;  un  cor  est  suspendu  à  sa  ceinture  par  une  bande  noire  à 
quadrillages  jaunes  ;  trois  chiens  l’accompagnent,  dont  deux  derrière 
lui,  accouplés,  et  un  au  premier  plan.  De  la  gauche  s’avance  vers 
l’éléphant,  en  tournant  le  dos  au  spectateur,  un  autre  valet  de  chiens  qui 
tient  en  laisse  deux  grands  lévriers  ;  il  est  vêtu  de  chausses  rayées 
rose  et  bleu,  d’un  pourpoint  rose,  et  d'un  court  manteau  jaune,  à 
capuchon.  Il  est  barbu,  et  coiffé  d’un  bonnet  noir  à  lignes  jaunes, 
collant  comme  une  perruque  ;  de  la  main  gauche  il  s’appuie  sur  un 
grand  javelot  ;  derrière  son  dos  il  porte,  attachée  à  sa  ceinture, 
une  dague  à  oreilles.  Au  second  plan,  au  centre,  un  chasseur, 
monté  sur  un  cheval  blanc,  s’approche  de  l’éléphant  par  derrière  ; 
il  est  vêtu  d’un  manteau  bleu  à  bandes  noires,  d’une  pèlerine  jaune, 

IV.  —  8 


58 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


et  d’un  chapeau  gris  à  lacs  noirs,  garni  de  plumes  ;  il  se  penche 
vers  l’éléphant,  qu’il  semble  vouloir  toucher  d'un  bâton  pointu  (?) 
qu’il  tient  à  la  main.  A  l’arrière-plan,  au  centre,  sous  une  haute 
futaie,  d’autres  personnages  s’approchent,  à  pied  et  à  cheval.  A 
droite  un  cavalier  vu  de  dos,  vêtu  d’un  manteau  rose  à  bandes 
noires,  s’éloigne  au  galop  ;  il  poursuit  un  cerf  qui  disparaît  au  haut 
de  la  tapisserie.  A  gauche,  échappée  de  vue  sur  un  paysage  où  l’on 
aperçoit  un  village,  une  rivière  qu’enjambe  un  pont  à  deux  arches,  et 
un  moulin.  Au  second  plan,  combat  d’une  licorne  et  d’un  éléphant; 
la  bête  fantastique  enfonce  sa  corne  dans  le  flanc  droit  du  pachy¬ 
derme.  Gela  ferait  supposer  que  la  tapisserie  pourrait  représenter, 
non  pas  précisément  une  chasse  à  l’éléphant,  mais  des  chasseurs 
rencontrant  dans  une  forêt  un  éléphant  qu’une  licorne  aurait  blessé 
à  mort;  l’éléphant  étendu  au  premier  plan  porte  en  effet,  au  flanc 
droit,  une  large  blessure  qui  correspond  exactement  à  celle  qu’on 
voit,  au  second  plan,  infligée  au  pachyderme  par  la  licorne. 

Le  sol,  d’un  ton  général  bleuâtre,  est  semé  de  plantes  à  fleurs 
jaunes  et  rouges,  d’un  ton  assez  effacé. 

Ala  partie  supérieure  delà  tapisserie  une  bande,  ornée  de  feuillages, 
de  fleurs  et  de  fruits,  a  été  rajoutée. 

Hauteur  :  2m,65. 

Largeur:  3m,82. 

Achetée  à  Paris,  en  1897. 

Autant,  pour  les  autres  œuvres  décrites  dans  ce  Catalogue,  il  est  aisé  de  déter¬ 
miner  des  origines  précises,  autant  nous  éprouvons,  devant  celle-ci,  un  embarras  que 
nous  ne  saurions  dissimuler.  Elle  ne  ressemble,  en  effet,  à  aucune  autre  pièce  que 
nous  connaissions,  et  c’est  en  vain  qu’on  lui  chercherait  des  similaires  dans  les  di¬ 
verses  histoires  de  la  tapisserie,  et  dans  les  grandes  collections  de  documents  réu¬ 
nies  tant  à  la  Bibliothèque  du  Musée  des  Arts  décoratifs  qu’à  celle  de  la  Manufac¬ 
ture  des  Gohelins. 

Au  premier  abord  on  serait  tenté  de  la  croire  flamande  ;  et  à  vrai  dire  on 
pourrait  trouver  quelques  analogies  entre  le  fond,  avec  ses  hautes  futaies,  et  celui 
de  certaines  pièces  de  Bruxelles  comme  Y  Histoire  de  Cyrus  de  la  collection  royale 
d  Espagne  (Valencia,  Tapices,  pl.  1 1 7).  Mais  il  ne  s’agit  là  que  d’un  détail  assez 
secondaire,  et  quand  on  cherche  l’équivalent  de  cette  tapisserie  comme  style  général, 
comme  art,  on  n’arrive  guère  à  le  découvrir. 


IV.  —  TAPISSERIES  59 

Certains  amateurs  avaient  pensé  que  l’auteur  du  carton  pourrait  être  Jan  van  der 
Straet,  dit  le  Stradan  (i523  f  i6o5)  qui  a  dessiné  beaucoup  de  chasses  pour  les 
ateliers  florentins  ;  mais  ses  ouvrages,  d’ailleurs  très  médiocres,  sont  postérieurs  de 
beaucoup  à  la  pièce  qui  nous  occupe. 

Cette  Chasse  à  l’éléphant,  en  effet,  ne  doit  pas  être  plus  récente  que  i525  ou  i53o 
environ  :  les  costumes  sont  ceux  que  la  mode  généralisa,  avec  des  variantes,  vers  la 
fin  du  premier  tiers  du  xvie  siècle.  Une  seule  chose  paraît  évidente,  c’est  qu’ils  ne 
sont  point  français  ;  nous  ne  connaissons  pas  d’œuvre  authentiquement  française 
où  figurent  des  personnages  vêtus  comme  le  cavalier  qui  s’approche  de  l’éléphant  ; 
cet  accoutrement  un  peu  étrange  manque  de  l’élégance  et  de  la  distinction  qui 
caractérisent  les  modes  de  notre  pays  à  cette  date  ;  et  nous  ne  croyons  pas  non 
plus  que  ce  soit  une  main  française  qui  ait  dessiné  le  profil  caractéristique  et  un 
peu  rude  du  valet  de  chiens  vu  de  dos. 

Types  et  costumes  sembleraient  concorder,  au  contraire,  pour  dénoter  une  ori¬ 
gine  germanique.  On  en  trouverait  d’assez  voisins  dans  certaines  œuvres  de  Holbein, 
et  un  autre  peintre  allemand,  Lucas  Cranach  l’aîné  (1472  f  1 553) nous  en  fournit  des 
modèles  plus  précis  encore.  La  Chasse  au  cerf  que  ce  dernier  maître  a  gravée  sur 
bois,  et  qui  est  une  de  ses  planches  les  plus  connues,  rappellerait  la  Chasse  à  l’élé¬ 
phant  de  M.  Martin  Le  Roy;  et  le  Martyre  de  sainte  Catherine  du  Musée  de  Dresde 
(peint  en  i5o6  ;  cf.  Hedwig  Michaelson,  Lukas  Cranach  der  Aeltere  ;  Leipzig,  1902, 
in-8;  p.  26  etfig.  4)  montre  un  bourreau  qui  ressemble  au  valet  de  chiens  tenant 
en  laisse  les  deux  lévriers. 

Aussi  serions-nous  tenté  de  croire  que  la  Chasse  à  l’éléphant  a  été  inspirée  par  une 
composition  allemande,  comme  les  deux  petites  tapisseries  d’après  Albert  Dürer, 
datées  de  i5io  (mais  d’un  art  très  différent),  que  possède  le  Musée  des  Arts  déco¬ 
ratifs.  Quanta  déterminer  le  pays  où  elle  aurait  été  fabriquée,  nous  devons  avouer 
que  nous  ne  saurions,  faute  de  documents  précis  ou  de  pièces  de  comparaison,  le 
faire  avec  quelque  certitude. 


* 

■ 


. 

■ 


' 

DIDON  PLEURANT  LE  DÉPART 
D’ÉNÉE 


Manufacture  de  Paris,  première  moitié  du  xvii'  siècle. 


(Planche  X.) 


Laine  et  soie.  —  Au  premier  plan  une  femme  est  assise  au  pied 
d’un  grand  arbre.  Elle  est  vêtue,  à  l’antique,  d’une  robe  bleue 
ouverte  sur  la  poitrine,  et  d'un  ample  manteau  jaune  et  rouge;  sur 
ses  cheveux  bruns  est  posé  un  diadème  en  orfèvrerie.  Elle  paraît  en 
proie  à  une  vive  douleur,  et  raconte  ses  infortunes  à  deux  femmes 
qui  se  tiennent  debout  devant  elle  ;  l’une,  vêtue  d’une  robe  verte 
et  d’un  manteau  jaune,  semble  indiquer  du  geste  un  palais  qu’on 
aperçoit  à  l'arrière-plan  ;  l’autre,  à  gauche,  accoudée  à  un  pilastre 
d’un  portique,  est  vêtue  d’une  robe  jaune-brun  et  d’un  manteau 
bleu.  A  l'arrière-plan,  un  jardin  en  quinconce,  agrémenté  d’une 
fontaine  surmontée  d’un  Amour,  et  un  palais  à  deux  étages  qui 
rappelle  un  peu  le  style  de  Jacques-Androuet  Ducerceau.  Au  rez-de- 
chaussée  de  ce  palais,  sous  la  colonnade,  une  femme  embrasse  et 
cherche  à  retenir  un  guerrier,  tandis  qu’un  autre  personnage,  vu 
de  dos,  paraît  attendre. 

Une  riche  et  large  bordure,  en  grisaille  sur  fond  jaune,  encadre 
cette  composition.  Dans  la  bande  du  haut,  au  centre,  un  médaillon 
à  cuirs  découpés,  soutenu  par  deux  Amours  et  auquel  est  suspen- 


62 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


due  une  lourde  guirlande  de  fruits;  au  milieu  du  médaillon,  un 
Amour  assis  sur  le  dos  d’un  lion,  et  tenant  dune  main  un  globe 
surmonté  d’une  croix.  Aux  angles,  deux  Renommées  assises,  vêtues 
à  l’antique  et  tenant  des  trompettes. 

Sur  le  montant  de  la  bordure,  au  centre,  est  disposé  de  chaque 
côté  un  médaillon  à  cuirs  découpés,  surmonté  d  un  Amour  assis, 
tenant  des  guirlandes  de  feuilles  de  chêne.  Dans  le  médaillon  du 
montant  droit  on  voit  un  Amour  qui  brise  son  arc  sur  son  genou. 
Au  montant  gauche,  c’est  un  Amour  agenouillé,  tenant  un  javelot. 

A  la  bande  inférieure  est  disposé,  à  chaque  angle,  un  groupe  de 
deux  Amours,  l’un  tenant  un  nid  d’oiseau,  et  1  autre  jouant  avec  un 
lion  ;  au  centre,  un  médaillon  rectangulaire  soutenu  par  deux 
Amours,  et  surmonté  par  un  casque  et  des  drapeaux.  Dans  ce  der¬ 
nier  médaillon,  quatre  Amours  offrent  des  présents  à  une  statue  de 
divinité  dont  on  ne  voit  que  le  bas  ;  trois  d’entre  eux  apportent  des 
gerbes,  et  le  quatrième  tend  à  la  divinité  un  globe  surmonté  d’une 
croix. 

Il  semble  bien  que  cette  composition  (non  encore  identifiée), 
représente  Diclon  pleurant  le  départ  d’Énée.  La  reine,  assise,  aurait  devant 
elle  sa  sœur  Anne,  et  Barcé,  la  nourrice  de  Sichée.  La  scène  de 
l’arrière-plan  représenterait  Énée  partant  malgré  les  supplications  de 
la  reine  [Enéide,  chant  IV).  —  Les  sujets  des  médaillons  de  la  bordure 
conviendraient  parfaitement  à  cet  épisode. 

Hauteur  :  3m,7 5 . 

Largeur  :  3m,3w]. 

Acquise  à  Paris,  1874. 

Bibl.  —  Repr.  dans  Y  Art  pour  tous,  dessin  n°  2792.  — La  bordure  a  été  relevée 
pour  la  Manufacture  des  Gobelins. 

Cette  tapisserie,  d'un  effet  décoratif  assez  somptueux,  appartient  à  une  série  con¬ 
sidérable  mais  encore  mal  connue  :  celle  des  pièces  fabriquées  à  Paris,  sous  les 
règnes  de  Henri  IV  et  de  Louis  XIII,  dans  les  ateliers  qui  ont  précédé  et  préparé  la 
création  de  la  manufacture  officielle  des  Gobelins.  Jusqu’à  ce  jour  il  a  été  publié  un 
nombre  assez  considérable  de  documents  d’archives  relatifs  à  ces  ateliers,  dont  l’ac- 


IV. 


TAPISSERIES 


63 


tivité  a  été  très  grande  ;  mais  on  ne  s’est  pas  encore  appliqué  à  réunir  et  à  étudier 
les  monuments  eux-mêmes.  Nous  croyons  savoir  que  M.  Guiffrey  et  M.  Fenaille 
vont  entreprendre  à  leur  sujet  une  grande  publication  illustrée.  Mais  en  attendant 
l’apparition  de  cet  ouvrage  considérable,  on  devra  consulter  le  travail,  d’ailleurs 
excellent,  de  M.  Guiffrey  :  Les  manufactures  parisiennes  de  tapisseries  au  XVIIe  siècle 
(Mémoires  de  la  Société  de  l'histoire  de  Paris  et  de  l’Ile  de  France,  t.  XIX,  1892  ;  tirage 
à  part,  de  256  p.). 

Les  recherches  de  M.  Guiffrey  (ouvr.  cité,  p.  6)  ont  établi  que  plusieurs  ateliers 
distincts  ont  existé  alors  à  Paris  : 

i°  L’atelier  de  l’hôpital  de  la  Trinité,  établi  rue  Saint-Denis  sous  Henri  II,  et 
qui  prolongea  son  existence  jusque  sous  le  règne  de  Louis  XIII  ; 

2°  L’atelier  de  la  Savonnerie,  fondé  à  Chaillot  sous  Henri  IV  par  Pierre  Dupont  ; 

3°  L’atelier  de  la  Galerie  du  Louvre,  où  le  tapissier  Maurice  Dubout  trouva  un 
refuge  sous  Henri  IV,  quand  la  maison  professe  des  Jésuites,  où  il  avait  d’abord 
travaillé,  fut  restituée  à  l’Ordre  ; 

4°  Le  premier  atelier  des  ouvriers  flamands  installés  par  Henri  IV  dans  le  fau¬ 
bourg  Saint-Marcel,  sous  la  direction  de  Marc  Comans  et  de  François  de  la  Planche 
ou  Van  den  Planken  (C’est  la  première  manufacture  des  Gobelins)  ; 

5°  L’atelier  du  faubourg  Saint-Germain,  fondée  de  1627  à  i63o  par  Raphaël 
de  la  Planche,  le  fils  de  François  de  la  Planche. 

Il  va  sans  dire  que  ces  différentes  entreprises  n’eurent  point  un  égal  succès. 
L’atelier  de  la  Trinité  semble  avoir  assez  peu  produit  ;  il  est  surtout  connu  pour 
avoir  fabriqué,  d’après  les  cartons  de  Henri  Lerambert,  une  tenture  de  la  Vie  de 
Jésus-Christ,  destinée  à  l’église  Saint-Merri,  et  dont  il  ne  subsiste  malheureusement 
que  des  débris.  L’atelier  de  la  grande  galerie  du  Louvre,  dont  l’histoire  est  à 
reconstituer,  aurait  éxécuté  notamment,  s’il  faut  en  croire  des  mentions  de  Y  Inven¬ 
taire  général  du  Mobilier  de  la  Couronne  sous  Louis  XIV  (publié  par  M.  Guiffrey  ; 
Paris,  i885-i886,  2  vol.  in-8°),  deux  pièces  d'après  des  cartons  de  Simon  Vouet  : 
Les  filles  de  Pharaon  qui  tirent  le  petit  Moyse  de  l’eau,  et  Y  Histoire  de  Jephté  ;  ces  deux 
admirables  tapisseries  sont  malheureusement  les  seules,  actuellement  identifiées,  que 
l’on  puisse  attribuer  à  l’atelier  de  la  grande  galerie  ;  la  première  est  exposée  au 
Musée  du  Louvre,  et  la  seconde  actuellement  au  Palais  de  l’Élysée.  L  atelier  de  la 
Savonnerie  s’est  appliqué  à  la  fabrication  des  tapis  «  façon  de  Turquie  »,  et  nous 
n’avons  point  à  en  parler  ici. 

Restent  les  deux  ateliers  des  Comans  et  des  De  la  Planche.  Ce  sont,  à  n  en 
pas  douter,  les  plus  importants,  et  M.  Guiffrey  n’a  point  exagéré  en  disant  (ouvr. 
cité,  p.  33)  qu’ils  ont  «  exercé  une  influence  immense  sur  la  prospérité  de  1  art  de 
la  tapisserie  ».  Grâce  aux  mentions  précises  relevées  dans  Y  Inventaire  du  Mobilier 
de  la  Couronne,  et  grâce  à  l’inventaire  après  décès  de  François  de  la  Planche  en  1627 
(Guiffrey,  ouvr.  cité,  p.  47  et  s.)  on  peut  se  faire  une  idée  précise  de  1  importance 
des  premières  manufactures  des  Gobelins.  La  confrontation  de  ces  documents 
permet  de  leur  attribuer  avec  certitude  une  série  de  tentures  :  Histoire  d’Artémise, 
Histoire  de  Constantin,  Histoire  de  Diane,  Pastor  Fido,  Histoire  de  France,  Histoire  de 
Gombault  et  Macée,  Métamorphoses  d’Ovide,  Amours  de  Théagène  et  Chariclée. 

Or  dans  aucune  de  ces  suites  on  ne  saurait  reconnaître  la  tapisserie  de  M.  Mar- 


64 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


tin  Le  Roy.  Elle  doit  en  effet  —  (comme  nous  1  avons  dit  plus  haut)  repré¬ 
senter  un  épisode  des  Amours  de  Didon  et  d  Énée  :  la  composition  principale  parait 
bien  retracer  la  douleur  de  Didon  au  moment  ou  Enée  1  abandonne,  et  les  petits 
sujets  de  la  bordure  confirmeraient  pleinement  cette  interprétation. 

Resterait  donc  à  voir  pour  l’autre  manufacture,  celle  du  faubourg  Saint-Germain. 
Or  l'inventaire  dressé  par  son  directeur  Raphaël  de  la  Planche,  après  la  mort  de  sa 
femme  en  1661,  prouve  justement,  que  ce  dernier  possédait,  parmi  ses  cartons  de 
tapisserie,  huit  pièces...  oc  aussi  peintes  en  huile  sur  toile...  représentant  1  Histoire  de 
Didon  et  d’Énée  »  (Guiffrey,  ouvr.  cité,  p.  96  et  s.).  Par  conséquent  l’atelier  avait 
dû  exécuter  une  tenture  relative  à  cet  épisode  de  1  Enéide. 

Et  cette  supposition  est  encore  corroborée  par  ce  fait  que  notre  Didon  offre  des 
points  de  ressemblance  très  précis  avec  une  tenture  parisienne  qui  doit  provenir 
aussi  de  l’atelier  du  faubourg  Saint-Germain. 

Il  s’agit  de  trois  pièces  d’une  Histoire  de  Renaud  et  d’Armide.  Les  deux  premières 
montrent,  l’une,  Carlo  et  Ubaldo  présentant  à  Renaud  le  bouclier  de  diamant  qui 
le  fait  rougir  de  sa  mollesse  (Jérusalem  débvrée,  chant  XVI),  et  l’autre,  une  scène 
que  nous  n’avons  pas  su  identifier  :  un  guerrier  blessé  emporté  par  deux  femmes  ; 
toutes  deux  proviennent  de  l’ancienne  collection  Barberini  et  appartiennent  à 
M.  Ffoulke,  de  Washington.  La  troisième  pièce,  un  entrefenêtre,  représente  Carlo 
et  Ubaldo  devant  la  fontaine  du  rire  (Jérusalem  délivrée,  chant  XV);  elle  fait  partie 
de  la  collection  de  M.  Maurice  Fenaille. 

Les  bordures  de  ces  trois  tapisseries  (morceaux  d’une  suite  qu’il  serait  intéressant 
de  reconstituer)  sont  en  partie  identiques  à  celle  de  notre  Didon.  Elles  s’en  distinguent 
seulement  en  ce  que  leur  auteur  a  remplacé  par  des  Satyres  les  Amours  des  angles 
inférieurs,  et  a  disposé  sur  le  fond,  entre  les  médaillons  et  les  cartouches,  des  en¬ 
roulements  de  rinceaux  au  lieu  de  nos  grappes  de  fruits  ;  il  a  également  changé  les 
sujets  en  camaïeu  du  centre  des  quatre  médaillons. 

Or  ces  trois  tapisseries  doivent  provenir  de  la  manufacture  de  Raphaël  de  la 
Planche,  et  voici  pour  quelle  raison.  Les  deux  pièces  de  M.  Ffoulke  portent  sur  la 
lisière,  en  plus  du  P  et  de  la  fleur  de  lis  (marque  commune  à  tous  ces  ateliers  de 
Paris),  la  lettre  R.  Ce  doit  être  là  l’initiale  de  Raphaël  de  la  Planche,  qui  l’aurait 
employée  pour  distinguer  les  œuvres  de  son  atelier,  comme  Charles  et  Alexandre  de 
Comans,  au  même  moment,  faisaient  généralement  suivre  des  lettres  CC  et  AC, 
sur  les  lisières  de  leurs  tapisseries,  le  P  et  la  fleur  de  fis. 

Si,  comme  nous  le  croyons,  les  pièces  de  M.  Ffoulke  et  de  M.  Fenaille  sont 
l’œuvre  de  Raphaël  de  la  Planche,  elles  prouveraient  que  ces  divers  ateliers  de 
Paris,  quoique  rivaux,  ne  vivaient  point  en  mauvaise  intelligence. 

Ces  trois  tapisseries  de  Y  Histoire  de  Renaud  et  Armide  présentent  en  effet  un 
point  d’analogie,  bien  particulier,  avec  une  autre  Histoire  de  Renaud  et  Armide 
dont  un  exemplaire  figura  jadis  dans  les  collections  de  la  Couronne  :  c’est  à  savoir, 
la  même  bordure  à  rinceaux  avec  deux  Satyres  en  grisaille  aux  angles  inférieurs. 
Voici  en  quels  termes  l’Inventaire  général  du  mobilier  de  la  Couronne  (t.  I,  p.  297) 
décrit  la  tenture  possédée  autrefois  par  Louis  XIV  : 

«  21 .  Régnault  et  Armide.  Une  tenture  de  tapisserie  de  haulte  lisse,  de  laine  et 
soye,  rehaussée  d’or,  fabrique  de  Paris,  dessein  de  Voüet,  représentant  Y  Histoire  de 


IV.  —  TAPISSERIES 


65 


Régnault  et  Armide,  dans  une  bordure  fonds  bleu  semée  de  rinseaux  d’or,  deux 
Satirs  de  grisaille  à  chaque  coin  du  bas  ;  dans  le  milieu,  la  devise  d’Henry  quatre 
sur  un  fonds  rouge,  et  dans  le  hault,  les  armes  de  France  et  de  Navarre  en  grand 
volume,  soustenües  d  Anges  de  grisaille  ;  en  cinq  pièces,  contenant  vingt  aunes  de 
cours  cy  devant,  et  à  présent  21  aunes  5/6  par  une  sixième  pièce  qui  y  a  esté  ad- 
joustée,  sur  4  aunes  de  hault,  doublée  de  toille  verte  'a  plein.  » 

Les  trois  tapisseries  de  M.  Ffoulke  et  de  M.  Fenaille  doivent  donc  provenir 
d  une  tenture  qui  reproduisait  avec  moins  de  somptuosité  (sans  or,  et  les  armes 
royales  étant  supprimées),  celle  de  l’ancienne  collection  de  Louis  XIV.  Or  la  suite 
de  la  Couronne,  qui  portait  «  la  devise  d  Henri  IV  »,  ne  pouvait  pas  provenir  des 
ateliers  du  faubourg  Saint-Germain,  créés  seulement  vers  1628. 

Par  conséquent  il  faudrait  bien  admettre  que  Raphaël  de  la  Planche  aurait  par¬ 
fois  travaillé,  au  faubourg  Saint-Germain,  d’après  des  cartons  qui  lui  auraient  été 
cédés  par  son  père  François  de  la  Planche,  co-directeur  de  la  manufacture  du  fau¬ 
bourg  Saint-Marcel.  M.  Guiffrey  avait  d’ailleurs  noté  (ouvr.  cité,  p.  75)  qu’après 
leur  rupture  officielle  en  1629,  les  deux  ateliers  rivaux  des  De  Comans  et  des  De  la 
Planche  avaient  continué  à  copier  les  mêmes  modèles. 

Quoi  qu’il  en  soit,  il  semble  très  probable  que  la  Didon  de  M.  Martin  Le  Roy, 
et  les  pièces  de  Renaud  et  Armide  de  MM.  Ffoulke  et  Fenaille  (dont  les  bordures 
sont  presque  pareilles  à  la  sienne)  doivent  provenir  de  la  célèbre  manufacture  du 
faubourg  Saint-Germain. 


IV. -9 


Martin  Le  ï^oy 


' y 


VERDURE 


Manufacture  de  Paris,  première  moitié  du  xvii'  siècle. 
(Planche  XI.) 


Laine  et  soie.  —  La  scène  représente  une  forêt  au  bord  d'un  étang. 
Au  premier  plan,  au  centre  et  à  droite,  un  terrain  marécageux  où 
poussent  des  touffes  d'iris  à  fleurs  jaunes  ;  deux  hérons  s’y  tiennent 
debout,  immobiles;  tout  à  fait  à  droite,  un  arbre  au  tronc  creux, 
couvert  de  vigne  vierge.  A  gauche,  un  grand  chêne,  dans  les  hautes 
branches  duquel  est  perché  un  perroquet  bleu  à  queue  rouge  ;  plus 
à  gauche,  d’autres  grands  arbres.  A  l’arrière-plan,  au  centre,  une 
haute  futaie  assez  clairsemée;  à  droite,  l’étang. 

La  bordure  (très  large  et  un  peu  lourde  comme  dans  toutes  les 
tapisseries  de  Paris)  est  formée  de  cartouches  à  cuirs  découpés,  de 
guirlandes  de  fruits,  de  coquilles;  à  chacun  des  montants,  le  déco¬ 
rateur  y  a  placé  de  plus  un  petit  cadre  rectangulaire  en  hauteur, 
entourant  un  paysage,  et  une  tête  imberbe  vue  de  face.  Tout  ce 
décor  s’enlève  en  gris  sur  un  fond  jaune-brun.  A  chacun  des  angles, 
un  grand  cartouche  où  deux  rinceaux  entre-croisés  se  détachent  en 
gris  sur  un  fond  bleu.  Deux  grosses  guirlandes  de  fruits  pendent  du 
cartouche  qui  occupe  le  milieu  de  la  bande  supérieure;  un  petit 
paysage  orne  le  milieu  du  cartouche  central  de  la  bande  inférieure, 
qui  déborde  par  le  haut  sur  la  composition  principale. 


68 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


Hauteur  :  3m,  1 7 . 

Largeur  :  3m,68. 

Acquise  à  Paris,  187 <8. 

Les  renseignements  généraux  que  nous  avons  donnés,  au  numéro  précédent, 
sur  les  manufactures  parisiennes  de  tapisseries,  nous  dispensent  de  nous  étendre 
ici  de  nouveau  à  leur  sujet. 

On  sait,  par  les  Inventaires  publiés,  que  les  unes  et  les  autres  ont  fabriqué  des 
verdures  en  assez  grande  quantité,  sans  que  l’on  puisse  généralement,  faute  de  des¬ 
criptions  exactes,  distinguer  les  productions  des  différents  ateliers.  Pourtant  une 
mention,  fournie  par  Y  Inventaire  général  duMobilier  de  la  Couronne  sous  Louis  XIV  publié 
par  M.  Guiffrey,  et  relevée  par  le  même  érudit  dans  son  travail  déjà  cité  sur  Les 
Manufactures  parisiennes  de  tapisseries  au  XVIIe  siècle  (p.  97),  contient  une  indication 
précise  qui  mérite  d'être  notée  : 

«  N°  70.  Une  tenture  de  tapisserie  de  laine  et  soye,  fabrique  de  Paris,  manufac¬ 
ture  de  La  Planche,  dessein  de  Voüet,  où  sont  représentées  des  Verdures  et  Oy seaux, 
dans  une  bordure  fonds  aurore,  remplie  de  bouquets  de  fleurs  notiez  avec  des  rubens 
bleus,  et  un  escusson  couleur  de  cuivre  doré  à  chaque  coin  de  pièce  ;  contenant 
17  aunes  3/4  de  cours,  sur  3  aunes  1/12  de  hault,  en  cinq  pièces  doublées  par 
bandes  de  toille.  » 

Or  cette  description  d’une  tenture  malheureusement  disparue  évoque  à  nos  yeux  des 
pièces  qui  devaient  ressembler  singulièrement  à  celle  que  nous  publions  ici.  Car  la 
Verdure  de  M.  Martin  Le  Roy,  avec  son  paysage  à  oiseaux  qui  serait  assez  dans  la 
manière  de  Vouet,  avec  sa  bordure  dont  le  fond  jaune-brun  correspondrait  tout  à  fait 
(étant  donné  la  décoloration  causée  parle  temps),  au  «  fonds  aurore  »  de  l’Inventaire, 
paraît  très  voisine  de  cette  suite  de  la  Couronne.  Peut-on  en  conclure  que  nous 
aurions,  dans  la  présente  Verdure,  un  spécimen  certain  de  ce  que  la  manufacture 
du  faubourg  Saint-Germain  produisit  en  ce  genre  ?  Non  certes,  ce  serait  aller  un 
peu  trop  loin.  Mais  on  peut  du  moins  affirmer  que  notre  Verdure  serait  digne  d’être 
sortie  de  1  atelier  de  Raphaël  de  la  Planche,  qui  n’hésitait  pas  — (s’il  faut  en  croire 
1  exact  Du  Metz,  rédacteur  à  cette  date  (1673)  de  l’Inventaire  royal)  —  à  demander 
au  premier  peintre  du  roi,  au  plus  habile  décorateur  du  temps,  les  cartons  d’un 
genre,  de  tapisserie  qui  a  toujours  passé  pour  secondaire  et  de  moindre  prix. 

Notons  que  M.  Martin  Le  Roy  possède  encore  une  autre  Verdure  de  la  même 
tenture;  elle  représente  également  une  forêt  au  bord  d’un  étang;  un  faisan  doré 
s'y  promène,  de  profil,  au  premier  plan. 


Hêllocr  Dujardin 


12  et  i3. 


APOLLON  ET  MARS 


Manufacture  de  Beauvais,  fin  du  xvn'  siècle. 
(Planches  XII  et  XIII.) 


Laine  et  soie.  —  Ces  deux  tapisseries  font  partie  d'une  même 
tenture. 

Apollon.  —  Au  milieu,  sous  la  niche  centrale  d'un  portique,  la 
statue  d'Apollon  en  pierre  blanche.  Le  dieu  est  debout,  nu  sauf  une 
légère  draperie  autour  des  reins  ;  de  la  main  droite  il  tient  sa  lyre, 
qu’il  appuie  contre  sa  hanche  ;  son  bras  gauche  est  étendu.  La  sta¬ 
tue  est  abritée  par  un  dais  vert,  doublé  d’une  étoffe  à  ramages, 
déployé  derrière  elle  comme  un  manteau,  et  suspendu  à  la  voûte  de 
la  niche.  A  droite  et  à  gauche  de  la  statue,  deux  cariatides,  en  forme 
de  termes,  supportent  l’entablement  de  la  voûte  ;  ce  sont  deux  femmes 
et  deux  hommes;  au-dessus  de  leurs  têtes,  en  guise  de  chapiteaux, 
des  corbeilles  de  fleurs  ;  elles  tiennent  des  guirlandes  qui  les  relient 
entre  elles.  Entre  chaque  couple  de  cariatides,  une  fontaine  formée 
par  une  tête  de  dauphin  qui  vomit  l'eau  dans  une  vasque  supportée, 
par  une  console  ;  la  nappe  liquide  s’épanche  ensuite  dans  un  petit 
bassin.  Entre  les  têtes  des  cariatides,  deux  médaillons  ovales  sont 
suspendus  à  la  corniche;  dans  l’un  on  voit  Arion  sur  son  dauphin, 
jouant  de  la  lyre,  et  dans  l’autre  Clytie,  nue,  assise  sur  un  rocher 
devant  un  tournesol. 


7o 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


Au  premier  plan,  au  centre,  cinq  personnages  sont  assis  autour 
d’une  table  ronde,  devant  la  statue  d’Apollon  ;  deux  musiciens  jouent 
de  la  flûte  et  de  la  mandoline,  pour  accompagner  deux  chanteuses  ; 
l'Amour,  au  milieu  d’eux,  bat  la  mesure. 

La  composition  est  limitée,  à  droite  et  à  gauche,  par  deux 
pilastres  élégamment  ornés,  qui  supportent  la  retombée  de  la  voûte, 
dissimulée  en  partie  par  une  grande  draperie  rouge  que  deux  Amours 
soulèvent.  Au  pied  de  chaque  pilastre,  un  pilier  bas  également  très 
riche,  formant  comme  une  amorce  de  balustrade.  Ils  supportent 
deux  corbeilles  de  fleurs  auprès  desquelles  deux  oiseaux  se  sont 
perchés  :  à  droite  un  perroquet,  et  à  gauche  un  faisan.  Dans  ces 
architectures,  de  couleurs  très  chaudes,  le  bleu,  le  vert  et  le  jaune 
dominent.  Le  sol  est  formé  par  un  carrelage  en  marbres  vert,  rose 
et  brun. 

La  bordure,  très  étroite,  se  compose  d'une  bande  brun  clair,  sur 
laquelle  se  détache  en  jaune  une  sorte  d’entrelacs  géométrique  très 
simple,  indéfiniment  répété. 

Hauteur  :  3m,48. 

Largeur  : 

Mars.  —  C’est  la  même  composition  que  pour  la  tapisserie  pré¬ 
cédente,  sauf  le  sujet  central,  bien  entendu,  et  quelques  détails 
accessoires. 

Dans  la  niche  du  milieu,  la  statue  de  Mars,  en  pierre.  Le  dieu  est 
debout,  armé  à  l’antique  et  vêtu  d’un  manteau  ;  de  la  main  droite  il 
s  appuie  sur  son  bouclier  posé  à  terre;  sa  main  gauche  est  étendue. 
Devant  lui  une  scène  de  combat;  au  centre  un  guerrier  vu  de  face, 
debout,  l’épée  à  la  main,  se  tourne  à  gauche  vers  un  second  guerrier 
qui  s’avance,  la  main  droite  étendue,  et  tient  de  la  main  gauche  une 
grenade  enflammée  ;  pendant  ce  temps  un  troisième  guerrier,  vu  de 
dos,  le  bouclier  au  poing  et  l’épée  à  la  main,  s’élance  sur  le  premier, 
derrière  lequel  un  quatrième  combattant,  blessé  à  mort,  est  étendu 
à  terre. 

Le  reste  de  la  tapisserie  n’offre  avec  la  précédente  que  des 


IV. 


TAPISSERIES 


71 

différences  peu  importantes  :  dans  les  médaillons  entre  les  cariatides 
sont  figurés  cette  fois  deux  sujets  qui  se  rapportent  à  Mars  :  à  gauche, 
un  petit  Amour  assis,  éploré,  et  à  droite  un  guerrier  armé,  debout 
devant  un  camp.  L  Amour  qui  soulevé,  à  gauche,  la  draperie  de  la 
voûte,  est  dans  une  attitude  un  peu  différente.  Enfin  sur  les  deux 
petits  pilastres  bas  du  premier  plan  sont  perchés,  à  droite  un  per¬ 
roquet,  et  à  gauche  un  paon  vu  de  dos. 

Hauteur  :  3m,48. 

Largeur  :  2m,Srj. 


Acquises  à  Paris,  1880. 


Exposition  rétrospective  de  l’art  français  au  Trocadéro  (Exposi¬ 
tion  universelle  de  Paris),  1889. 


Bibl.  — Exposition  universelle  internationale  de  1889  à  Paris-,  Exposition  rétrospective 
de  l’Art  français  au  Trocadéro  ;  Lille,  1889,  in-8°;  nos  2i65  et  2166,  page  280.  — 
A.  de  Champeaux,  Exposition  rétrospective  de  l’Art  français  au  Trocadéro  ;  Gazette 
des  Beaux-Arts,  188g,  t.  II,  p.  5oo.  —  Louis  Régnier,  Statistique  monumentale  du 
canton  de  Chaumont-en-Vexin,  fascicule  IX,  Pâmes  -,  Paris  et  Beauvais,  1904-1906, 
in-8°  ;  pages  96-98. 

Ces  deux  tapisseries  devaient  primitivement  faire  partie  d’une  tenture  représentant 
les  douze  grands  Dieux  ;  et  en  effet  la  collection  Laurent  Richard  a  possédé  autrefois 
deux  autres  pièces  de  la  même  suite,  Mercure  et  Pluton  ( Catalogue  de  la  vente,  Paris, 
1886,  in-4°  ;  p.  83,  pl.).  La  première  serait  aujourd’hui  en  Amérique  (Régnier, 
ouvr.  cité,  p.  96)  ;  quant  à  la  seconde,  après  avoir  figuré  dans  la  collection  du  comte 
Horace  de  Choiseul  ( Catalogue  de  la  vente,  Paris,  1897,  in-8°;  p.  22-23,  pl.),  elle 
appartient  aujourd’hui  à  M.  Paul  Delore,  à  Paris. 

Le  sort  des  huit  autres  pièces  qui  devaient  primitivement  compléter  la  tenture 
nous  est  malheureusement  inconnu.  Mais  on  peut  du  moins  se  faire  une  idée 
plus  exacte  de  la  série,  grâce  à  une  seconde  suite  qui  en  subsiste  encore,  beaucoup 
plus  complète. 

Cette  deuxième  tenture  fut  jadis  possédée  par  la  famille  de  Vallière,  illustrée  au 
xvme  siècle  par  deux  de  ses  membres  qui  furent  successivement  directeurs  généraux 
de  l’artillerie.  Elle  appartient  aujourd’hui  à  ses  héritiers,  mais  se  trouve,  par 
suite  de  partages,  divisée  en  deux  :  quatre  pièces  appartiennent  aux  enfants  de 
M.  le  sénateur  Bérenger,  et  sont  conservées  au  château  d’Alaincourtà  Parnes  (Oise)  ; 
quatre  autres  ont  passé  à  M.  Edmond  Detourbet  et  décorent  le  château  de  Vantoux, 


72 


COLLECTION  MA  R  TIN  LE  ROY 


près  de  Dijon.  Si  MM.  de  Vallière  avaient  eu  jadis  la  tenture  complète,  il  man¬ 
querait  quatre  pièces,  qui  auraient  disparu. 

Les  tapisseries  d’Alaincourt,  très  bien  conservées,  représentent  Vénus,  Bacchus, 
Apollon  et  Y  Amour.  Celles  de  Vantoux  sont  consacrées  à  Amphitrite,  Minerve,  Cérès 
et  Mars.  Il  semble  bien  qu’elles  aient  été  exécutées  spécialement  pour  décorer  une 
galerie  ou  un  appartement  déterminé,  car  elles  ne  sont  point  toutes  de  la  même 
largeur  ;  si  elles  mesurent  uniformément  3m,5o  de  hauteur,  leurs  largeurs  varient  de 
2m,35  à  3m,25,  et  vont  même  pour  deux  d’entre  elles  jusqu’à  3m,88  et  4m,25.  Ces 
deux  dernières,  il  est  vrai,  (  Vénus  et  Bacchus )  doivent  être  mises  à  part  dans  la  série  ; 
car  le  tapissier  y  a  augmenté  de  chaque  côté  la  décoration  architecturale,  afin 
d’arriver  à  remplir  complètement  l’espace  qui  lui  était  assigné. 

Cette  tenture  se  distingue  de  celle  à  laquelle  appartiennent  les  quatre  pièces  de 
M.  Martin  Le  Roy  et  de  1  ancienne  collection  Laurent  Richard,  par  la  manière  dont 
les  premiers  plans  sont  décorés.  Dans  la  suite  de  la  famille  De  Vallière  le  tapissier 
a  ajouté,  s’ébattant  sur  le  carrelage  de  marbre,  toute  une  série  d’animaux  :  une 
autruche,  un  chien,  un  canard,  un  chat  sauvage  et  un  aigle  qui  s’apprêtent  chacun 
à  dévorer  un  oiseau,  deux  perdrix,  un  renard  saisissant  une  poule,  un  ours,  etc. 

Cette  adjonction  imprévue  de  bêtes  aussi  diverses  est  d’autant  plus  intéressante, 
que  plusieurs  de  ces  animaux  sont  pareils  à  ceux  qui  décorent  les  premiers  plans  de 
la  célèbre  série  des  Maisons  royales,  exécutée  aux  Gobelins  sur  les  cartons  de 
Lebrun  à  partir  de  1668.  Il  paraît  donc  certain  que  l’auteur  des  Dieux  a  eu 
connaissance  soit  des  modèles,  soit  des  tapisseries  de  la  manufacture  royale.  Peut- 
on  en  conclure  que  les  Dieux  auraient  été  tissés  aux  Gobelins  ?  Nous  ne  le  pensons 
pas. 

Quand  la  tenture  de  la  succession  De  V allière  figura  à  l’exposition  rétrospective  orga¬ 
nisée  en  1876  par  l’Union  centrale  des  Beaux-Arts  appliqués  à  l’Industrie  ( Cinquième 
exposition,  1876  ;  Paris,  1876,  in-12  ;  nos  369  à  375  du  Catalogue  des  tapisseries),  elle 
était,  suivant  la  tradition  de  la  famille,  attribuée  aux  Gobelins.  Mais  M.  Darcel,  dans 
un  article  consacré  à  cette  exposition,  refusa  de  leur  reconnaître  une  origine  aussi 
illustre  ;  il  se  borna  à  dire  qu’elles  appartenaient  au  «  style  général  de  Bérain  »,  et, 
sans  les  attribuer  formellement  à  Beauvais,  les  mentionna  à  la  suite  d’autres  tapis¬ 
series  de  cette  fabrique,  d’après  Bérain  ( Exposition  de  l’histoire  de  la  tapisserie  ;  Gazette  des 
Beaux-Arts,  1876  ;  t.  II,  p.  4a4)-  Cette  opinion  fut  généralement  adoptée,  et  quand 
M.  Darcel  eut  a  cataloguer,  en  1889,  les  deux  pièces  analogues  prêtées  par  M.  Martin 
Le  Roy,  il  laissa  son  collaborateur  M.  Maillet  du  Boullay  les  attribuer  à  la  manufac¬ 
ture  de  Beauvais  ( ouvr .  cité,  p.  280).  Sans  être  tout  à  fait  aussi  affirmatif,  M.  de 
Champeaux,  dans  un  article  sur  l’exposition,  mentionna  ces  deux  tapisseries  à  la 
suite  des  pièces  d’après  Bérain  fabriquées  à  Beauvais  (Exposition  rétrospective  de  l’art 
français  au  Trocadéro  ;  Gazette  des  Beaux-Arts,  1889;  t.  II,  p.  5oo). 

Il  semble  bien  que  M.  Darcel  et  M.  de  Champeaux  aient  eu  raison.  Car  aujour- 
d  hui,  après  les  travaux  si  complets  de  M.  Fenaille  sur  notre  grande  manufacture 
nationale,  le  doute  n’est  plus  permis,  et  l’on  ne  saurait  attribuer  aux  Gobelins  ces 
tentures  des  Dieux. 

M.  Fenaille  —  (que  nous  sommes  heureux  de  remercier  ici  de  son  obligeance 
inépuisable)  —  serait  disposé  à  les  ranger  au  nombre  des  productions  des  premiers 


IV.  —  TAPISSERIES 


73 

ateliers  de  Beauvais,  au  temps  de  la  direction  de  Hinart  (1 664-1 684),  ou  de  Béhagle 
(1684-1704)-  Malheureusement  Beauvais  n’a  point  encore  trouvé  un  historiographe 
aussi  savant  et  aussi  précis  que  1  auteur  de  l’État  général  des  tapisseries  des  Gobelins, 
et  la  question  demeure  extrêmement  obscure. 

On  ne  connaît  les  plus  anciennes  tentures  de  Beauvais  que  grâce  à  \  Inventaire 
du  Mobilier  de  la  Couronne  sous  Louis  XIV  ;  et  malheureusement  les  mentions  que 
nous  y  relevons,  meme  précisées  par  les  Comptes  des  Bâtiments  du  Roi,  ne  sont  point 
d’un  grand  secours. 

La  première  livraison  faite  par  Beauvais  aux  Bâtiments  du  Roi  date  de  1667. 
et  a  partir  de  cette  date  on  voit  la  manufacture  travailler  souvent  pour  la  Couronne  ; 
mais  les  pièces  que  le  roi  lui  achète  ne  donnent  point  l’idée  d’une  fabrication  très 
relevée;  ce  sont  généralement  des  verdures,  comme  en  témoigne  l’Inventaire  du 
Mobilier  de  la  Couronne.  Sur  quarante-huit  tentures  de  Beauvais  qui  entrent 
dans  les  collections  royales  de  1673  à  1701,  quarante-trois  sont  qualifiées  de 
«  Verdures  »,  «  Paysages  et  oiseaux  »,  «  Verdures  et  paysages  à  petits  personnages  », 
«  Petites  chasses  et  verdures  »,  ce  qui  prouve  bien  que  les  figures  n’y  jouent 
qu  un  rôle  accessoire.  On  ne  trouve  au  contraire  que  cinq  tentures  d’un  genre  plus 
raffiné,  dont  une  rehaussée  d’or,  luxe  qui  surprend  un  peu,  étant  donné  surtout 
qu  elle  date  des  débuts  de  la  fabrication  : 

N°  56,  Jeux  d’enfants,  en  huit  pièces.  Inventaire  de  1673  (Guifîrey,  Inventaire  du 
Mobilier  de  la  Couronne,  t.  I,  p.  3o4)-  Les  cartons  en  avaient  été  dessinés  par  Cor¬ 
neille  (J.  Guifîrey,  Les  Gobelins  et  Beauvais-,  Paris,  1907,  in-8°,  p.  124)- 

Les  autres  tapisseries  de  laine  et  soie,  sans  or,  sont  : 

N°  96,  les  mêmes  Jeux  d’enfants,  en  huit  pièces  (t.  I,  p.  349); 

N°  98,  une  Noce  de  Village,  en  six  pièces  (t.  I,  p.  35o),  toutes  deux  invento¬ 
riées  en  1673.  Les  Comptes  des  Bâtiments  (t.  I,  col.  3g6)  nous  apprennent  que  cette 
seconde  tenture  avait  été  acquise  par  le  roi  dès  1670,  au  prix  de  2  722  1.  10  s. 

N"  169,  Grotesques  en  six  pièces  (Inventaire  de  1697;  t.  I,  p.  36i),  et  n°  178, 
Métamorphoses  d’Ovide,  en  quatre  pièces  d’après  La  Hire  (Inventaire  de  1701  ;  t.  I, 
p.  364)-  Ces  deux  dernières  tentures  sont  spécifiées  comme  étant  de  la  fabrique 
«  du  Sr  Béhagle  »,  le  successeur  de  Ilinart,  qui  dirigea  la  manufacture  de  1 684  à 

1704. 

Au  premier  abord  ces  diverses  mentions  peuvent  sembler  assez  vagues  ;  cepen¬ 
dant  elles  permettent  d’aboutir  à  une  conclusion  intéressante.  Elles  semblent  bien 
prouver,  en  effet,  que  nos  suites  des  Dieux,  si  vraiment  elles  sont  de  Beauvais,  ne 
datent  pas  de  la  première  époque,  celle  de  Hinart. 

C’est  sous  la  direction  de  Béhagle  que  l’on  trouve  la  première  mention  d’une 
tenture  à  Grotesques  (acquise  par  le  roi  entre  1 685  et  1697).  Or,  bien  que  le  rédac¬ 
teur  de  l’Inventaire  n’en  dise  rien,  on  peut  supposer  que  ces  pièces  étaient  tissées 
d’après  des  cartons  de  Bérain,  que  l’on  sait,  grâce  à  d’autres  tapisseries  signées  par 
lui,  avoir  travaillé  pour  Béhagle  (Guifîrey,  Les  Gobelins  et  Beauvais,  p.  126). 

Par  conséquent,  si  l’on  parvenait  à  démontrer  que  nos  tentures  des  Dieux  sont, 
ou  exécutées  d’après  Bérain  ou  inspirées  par  ses  gravures,  on  serait  presque  en  droit 
de  croire  qu  elles  ont  été  fabriquées  à  Beauvais  par  Béhagle  :  étant  donné  que  ce 
dernier  semble  avoir  introduit  ce  style  à  Beauvais,  et  étant  donné  de  plus  que  l’une 

IV  -  10 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


de  nos  suites  reproduit  des  animaux  empruntés  à  des  pièces  de  la  manufacture  des 
Gobelins,  laquelle  prêtait  des  cartons  à  Beauvais. 

Or  l’on  peut  prouver  que  le  nom  de  Béraxn  doit  être  joint  a  nos  tentures  des 
Dieux. 

M.  Darcel  et  M.  de  Champeaux,  qui  les  avaient  mentionnées,  avaient  bien  noté 
qu’elles  devaient  être  rattachées  au  style  du  célèbre  décorateur.  Mais  on  peut  aller 
plus  loin,  et  affirmer  quelles  ont  été  dessinées  d’après  une  estampe  du  maître. 

Dans  l’Œuvre  de  Bérain  (Cabinet  des  Estampes;  vol.  Ed.  65  b)  figure  une 
grande  planche  en  largeur,  où  l’on  voit  un  vaste  portique  abritant  une  statue  de 
Vénus.  Elle  est  signée  :  «  Inventé  et  dessiné  par  I.  Bérain  »,  et,  «  Gravé  par  G.  I.  B. 
Scotin  laisné  »,  et  n’est  autre  chose,  comme  sa  description  va  le  montrer,  que  le 
prototype  immédiat  des  cartons  des  Dieux. 

Elie  représente  un  vaste  portique  soutenu  par  des  colonnes  et  des  cariatides, 
et  couvert  par  une  toiture  à  jour,  en  treillage,  formant  des  voûtes  en  berceau.  Au 
milieu  est  disposée  une  sorte  d’abside  semi-circulaire,  vers  laquelle  conduisent  de 
larges  entrées  latérales.  Au  premier  plan  se  développe  un  espace  (qui  corres¬ 
pondrait  à  la  croisée  du  transept,  dans  une  église)  limité  à  droite  et  à  gauche  par 
des  balustrades.  Dans  la  niche  centrale,  une  statue  de  Vénus  ;  la  déesse  est 
nue,  debout,  et  de  face  ;  elle  étend  un  peu  le  bras  droit,  et  du  bras  gauche, 
replié  derrière  sa  tête,  elle  soutient  une  lourde  draperie  sur  laquelle  son  élégante 
silhouette  se  détache.  La  statue  est  supportée  par  un  haut  piédestal,  sur  les  côtés 
duquel  deux  divinités  marines  sont  assises.  Une  fontaine  jaillit  de  cette  base,  et 
s’épanche  dans  un  petit  bassin.  Le  groupe  a  pour  fond  une  ample  draperie, 
suspendue  à  un  dais  et  relevée  par  deux  Amours  volant.  —  De  chaque  côté  de 
la  niche  centrale,  est  une  fontaine  formée  d’un  dauphin  qui  vomit  l’eau  dans 
une  vasque,  d’où  elle  retombe  dans  un  petit  bassin.  Chaque  fontaine  est  abritée 
par  un  ressaut  de  la  corniche,  soutenu  par  deux  cariatides.  —  Au  centre,  plus 
en  avant,  une  table  ronde  où  quatre  divinités  demi-nues  sont  assises  ;  des  Amours 
les  servent.  Tout  à  fait  à  droite,  des  serviteurs  s’approchent,  portant  des  plats  : 
par  la  gauche  entrent  des  danseurs.  Des  corbeilles  de  fruits  et  des  draperies 
garnissent  les  balustrades  du  premier  plan  ;  près  de  celle  de  droite  un  paon 
s’avance. 

On  voit  que  l’auteur  des  cartons  s’est  inspiré  directement  de  cette  gravure  ; 
mais  loin  de  la  copier  servilement,  il  l  a  transformée  suivant  son  propre  goût,  et  a 
même,  pour  sa  Vénus,  imaginé  une  autre  figure  que  celle  de  Bérain.  Avant  tout 
il  s’est  appliqué  à  resserrer,  à  tasser,  la  composition  originale.  De  la  vaste  abside 
de  Bérain  il  a  fait  une  niche  si  étroite  que  les  pans  du  dais  sont  fixés  aux  parois 
mêmes,  derrière  les  cariatides  des  fontaines  ;  aussi  a-t-il  dû  supprimer  les  figures 
assises  sur  le  piédestal  de  la  déesse,  ainsi  que  la  fontaine  qui  en  décorait  la 
face.  La  toiture,  tout  ajourée  dans  la  gravure,  simple  armature  où  tendre  des  dra¬ 
peries  pour  abriter  une  fête,  est  devenue  une  véritable  voûte  en  maçonnerie,  mas¬ 
sive,  et  décorée  suivant  les  plus  savants  préceptes  de  l’art.  Pour  les  fontaines,  l’au¬ 
teur  des  cartons  a  modifié  les  dauphins,  dont  il  n’a  plus  laissé  voir  que  les  têtes,  et 
il  a  fait  supporter  les  vasques  par  des  consoles  ;  par  contre  il  a  ajouté  entre  les  têtes 
des  cariatides,  et  c’est  là  une  innovation  assez  malencontreuse,  deux  médaillons 


IV. 


TAPISSERIES 


ovales,  suspendus  à  la  corniche,  contenant  des  scènes  relatives  à  l’histoire  du  dieu 
représenté.  Aussi  a-t-il  dû  séparer  plus  nettement  ses  cariatides,  qui  dans  l’estampe 
se  tiennent  par  les  bras  ;  mais  pour  empêcher  qu’elles  ne  paraissent  par  trop  isolées, 
il  leur  a  fait  soutenir  de  grosses  guirlandes  de  fleurs.  Les  grandes  entrées  latérales 
du  portique  de  Bérain  ont  été  réduites  à  un  étroit  passage,  ce  qui  a  fait  placer 
la  scène  centrale  tout  contre  la  statue  du  dieu.  Enfin  les  balustrades  ajourées  du 
premier  plan  ont  été  réduites  à  deux  piliers  bas,  accolés  aux  grands  pilastres  qui 
supportent  la  voûte  de  chaque  côté. 

Sans  doute  ces  modifications  ont  été  faites  non  sans  habileté,  et  le  dessinateur 
des  cartons  a  su  composer  une  œuvre  qui  ne  manque  ni  de  goût  ni  de  richesse. 
Mais  quand  on  compare  les  tapisseries  à  l’estampe  qui  les  a  inspirées,  et  aux 
autres  sujets  de  Bérain  qui  ont  été  tissés  dans  les  ateliers  de  Béhagle  (voir  par 
exemple  les  Triomphes  Marins-,  Guiffrey,  Les  Gohelins  et  Beauvais,  fig.  p.  125), 
on  constate  que  dans  ces  tentures  des  Dieux  il  y  a  plus  de  lourdeur,  moins 
d’élégance  et  moins  d  air,  que  dans  la  conception  originale  du  graveur.  Aussi  serait- 
on  tenté  de  croire  que  ces  cartons  des  Dieux  n’ont  pas  été  tracés  par  Bérain  lui-même, 
mais  sont  l’œuvre  d’un  artiste  moins  habile  qui  a  transformé  à  sa  manière,  sur  une 
commande  de  Béhagle,  l’idée  plus  légère  et  plus  fine  du  «  dessinateur  de  la  cham¬ 
bre  et  du  cabinet  du  roi  ». 

Il  n’en  subsiste  pas  moins  que  les  cartons  des  Dieux  dérivent  directement  d’une 
composition  de  Bérain  ;  et  comme  c’est  Béhagle  qui  paraît  avoir  le  premier  fait 
reproduire  à  Beauvais  des  ouvrages  de  ce  maître,  il  semble  bien  que  l’on  puisse 
lui  attribuer  ces  intéressantes  tentures.  Pour  l’affirmer,  il  faudra  attendre  une 
publication  critique  des  documents  d’archives  relatifs  à  la  manufacture  de  Beauvais. 


i4- 


LA  CURÉE 

TENTURE  DES  CHASSES  DE  MAXIMILIEN 
MOIS  DE  JUIN 


Manufacture  des  Gobelins,  premier  tiers  du  xvm°  siècle. 


(Planche  XIV.) 

Laine  et  soie.  —  Au  centre,  au  second  plan,  un  piqueur  a  placé 
la  curée  sur  une  toile  étendue  à  terre.  Vêtu  d'un  justaucorps  jaune 
et  bleu,  et  de  chausses  mauves,  il  est  debout,  vu  de  face,  et  tient 
deux  bâtons,  avec  lesquels  il  écarte  les  chiens  groupés  autour  de 
lui.  A  droite  du  spectateur,  des  piqueurs  sonnant  de  la  trompe,  et 
des  chasseurs  à  cheval  ;  à  gauche,  d'autres  piqueurs  et  deux  cava¬ 
liers.  Plus  au  fond,  d’autres  scènes  :  le  forint,  ou  curée  des  jeunes 
chiens  ;  des  chasseurs  et  des  chiens  forçant  un  cerf  ;  un  autre  cerf 
servi  devant  les  chiens.  Dans  le  haut  à  droite,  une  maison  devant 
laquelle  on  distingue  plusieurs  cavaliers. 

La  scène  est  bordée  de  chaque  côté  par  de  grands  arbres.  On 
voit  à  gauche  la  moitié  antérieure  du  corps  d’un  chien,  qui  porte 
une  marque  sur  l’épaule  droite. 

La  bordure  imite  un  cadre  de  tableau,  en  bois  sculpté  et  doré; 
aux  angles,  quatre  médaillons  ovales  entourés  de  fleurs.  Au  milieu 
de  la  bande  du  haut,  deux  écussons  armoriés,  accolés,  et  sur¬ 
montés  d’une  couronne  fleurdelisée:  de  France,  au  bâton  péri  en 


78 


COLLEC  TI  ON  MA  11  TIN 


LE  ROY 


bande  de  gueules,  qui  est  Bourbon-Conti.  Au  milieu  de  la  bande 
du  bas,  dans  un  écusson  surmonté  d’une  couronne  fleurdelisée,  les 
initiales  M.  A.  entrelacées. 

Hauteur  :  3m,85. 

Largeur  :  2m,90. 

Acquise  à  Paris,  1878. 

Grâce  à  l’excellent  État  général  des  tapisseries  de  la  Manufacture  des  Gobelins  depuis 
son  origine  jusqu'à  nos  jours,  publié  par  M.  Maurice  Fenaille  (t.  I;  Paris,  1908, 
in-folio  ;  p.  299  à  32o),  il  est  facile  de  reconstituer  l’histoire  de  cette  pièce. 

Elle  appartient  à  l'une  des  neuf  tentures  exécutées  aux  Gobelins,  sous  les  règnes 
de  Louis  XIV  et  de  Louis  XV,  d’après  la  tenture  originale  du  xvf  siècle  connue 
sous  le  nom  de  Chasses  de  Maximilien  ou  de  Chasses  de  Guise.  Chacun  sait  que  cette 
admirable  suite,  tissée  à  Bruxelles  dans  l’atelier  de  William  Geubels  d  après 
des  cartons  de  Van  Orley,  est  conservée  aujourd’hui  au  Musée  du  Louvre.  C  est  une 
des  œuvres  les  plus  célèbres  de  l’art  flamand  au  xvic  siècle,  et  l’une  des  acquisitions 
capitales  suggérées  à  Louis  XIV  par  Colbert.  L’histoire  de  cet  achat,  liée  à  celle  de 
la  succession  très  obérée  de  Henri  de  Lorraine,  duc  de  Guise  (-J*  iG64),  a  été  publiée 
par  M.  Germain  Bapst  ( Histoire  des  joyaux  de  la  couronne  ;  Paris,  1889,111-8°; 
p.  358-36o). 

La  tapisserie  de  M.  Martin  Le  Roy  porte  les  armes  et  les  initiales  de  Marie-Anne 
de  Bourbon,  princesse  de  Conli,  fille  de  Louis  XIV  et  de  Mlle  de  La  Vallière  (1666 
1 739).  Elle  fait  partie  d’une  tenture  des  Chasses  de  Maximilien  exécutée  aux  Gobelins 
pour  cette  princesse. 

Comme  cette  suite  n’avait  pas  été  faite  pour  la  Couronne,  elle  ne  figure  pas 
dans  les  états  de  fabrication  de  la  manufacture  ;  mais  divers  documents  d’archives  ont 
permis  à  M.  Fenaille  de  reconstituer  son  histoire.  Toutefois  on  ne  connaît  pas  la 
date  exacte  de  sa  livraison. 

Elle  est  mentionnée  pour  la  première  fois  dans  l’inventaire  après  décès  de  la 
princesse  de  Conti  en  1789  : 

«  Item,  cinq  pièces  de  tapisserie  des  Gobelins,  représentantes  les  Chasses  de  Guise,  contenant 

ensemble  i5  aunes  de  cours  sur  3  aunes  de  haut,  prisées . 4  5oo  1.  » 

(Archives  Nationales;  Xla,  9164  ;  loi.  90.) 

Ces  tapisseries  décoraient  alors  le  château  de  Ghoisy,  qui  appartint  ensuite  au 
duc  de  La  Vallière,  puis  à  Louis  XV.  Quand  elles  entrèrent  dans  les  collections 
royales  elles  furent  inventoriées  au  Garde-Meuble,  en  1762  ou  1753,  sous  le  n°  23o: 

«  23o.  Chasses  de  Guise.  —  Une  tenture  de  tapisserie  laine  et  soie,  manufacture  des  Gobelins, 
représentant  les  Chasses  de  Guise  ;  laditte  tenture  en  cinq  pièces,  contenant  ensemble  t5  aunes  de 
cours  sur  3  aunes  de  haut.  » 


IV.  —  TAPISSERIES 


79 


Le  roi  les  laissa  d’ailleurs  à  Choisy,  où  elles  furent  inventoriées  de  nouveau  en 
1789  : 

«  S.  N°.  Chasse  de  Guise.  —  5  pièces,  4e  classe;  aux  armes  de  Mademoiselle.  »  (Archives 
Nationales,  O1  35o5). 

Deux  ans  après  un  autre  document  les  mentionne  ;  on  voit  qu'elles  furent 
réparées  aux  Gobelins  en  1791  par  le  tapissier  Vavoque,  qui  reçut  pour  ce  travail 
372  livres. 

A  partir  de  cette  date  on  ne  sait  plus  rien  de  l’histoire  de  cette  tenture.  M.  Fe- 
naille  n’en  a  retrouvé  qu’une  pièce,  celle  du  mois  de  Septembre  (Le  bat-Tea  11),  dans 
la  collection  de  M.  Yaile  (Hauteur  3m,90  ;  largeur  3ra,7o).  D’après  la  tradition,  cette 
pièce  proviendrait  de  la  vente  du  roi  Louis-Philippe  ;  mais  M.  Fenaille  ne  l’a  point 
vue  dans  le  Catalogue  de  la  vente  des  tapisseries  et  tapis  provenant  de  la  succession 
du  feu  roi  Louis-Philippe  (28  janvier  i852). 

Nous  ignorons  également  l’histoire  de  la  pièce  de  M.  Martin  Le  Roy  (qui  avait 
échappé  à  M.  Fenaille),  sauf  qu’elle  a  été  acquise  d’un  marchand  parisien,  en  1878. 

On  remarquera  que  la  présente  Curée  ne  reproduit  point  en  entier  la  composition 
originale  de  Van  Orley.  Si  on  la  compare  en  effet  à  la  tapisserie  du  Louvre,  ou  au 
dessin  de  Van  Orley  que  le  Louvre  possède  également  (Dessins,  n°  20i55),  on 
constate  que  le  tapissier  n’a  donné  ici  que  le  côté  droit  (le  plus  intéressant  d’ail¬ 
leurs)  de  son  modèle  ;  dans  l'original  le  côté  gauche  est  occupé  par  deux  piqueurs 
qui  courent  au  premier  plan,  précédés  d'un  chien  dont  on  ne  voit  plus  que  l’avant- 
train  dans  la  tapisserie  de  M.  Martin  Le  Roy.  On  sait  que  les  tapissiers  des  Gobelins 
ont  fréquemment  supprimé  ainsi  un  côté  de  leurs  cartons,  quand  leurs  clients  ne 
disposaient  pas  de  l’espace  nécessaire. 


•V-V-, 


i5. 

LE  TIR  A  L’ARC 


TENTURE  DES  MOIS  LUCAS 
MOIS  DE  MAI 


Manufacture  des  Gobelins,  vers  1731-1735. 


(Planche  XV.) 


Laine  et  soie.  —  Au  premier  plan  une  dame  vue  de  dos,  montée 
sur  une  mule  et  vêtue  d'une  robe  rouge,  arrive  par  la  gauche.  Elle 
est  accompagnée  d’un  seigneur  barbu,  qui  est  monté  sur  un  cheval 
blanc,  et  agite  de  la  main  gauche  un  petit  rameau.  Deux  autres 
personnages  les  suivent.  Devant  ce  groupe  un  soldat,  vêtu  d’un 
pourpoint  rose  tailladé  et  de  chausses  vertes,  est  assis  à  terre;  il 
s’accoude  sur  un  tambour;  à  sa  gauche,  un  peu  arrière,  une  jeune 
femme.  Devant  eux  un  enfant  court,  tenant  des  flèches.  Plus  en 
arrière,  un  soldat  debout  bande  son  arc.  Tout  à  fait  à  droite,  au 
premier  plan,  un  homme  et  une  femme  assis  à  terre;  devant  eux  un 
enfant,  auquel  un  fou  à  barbe  blanche  apporte  un  cerceau.  Au  second 
plan,  au  centre  de  la  composition,  des  archers  tirent  sur  un  oiseau 
fixé  au  sommet  d’un  arbre.  Plus  à  gauche,  des  musiciens.  Dans  le 
fond ,  un  grand  paysage  avec  une  forêt  et  des  constructions  ;  de 
nombreux  petits  personnages  l'animent. 


IV 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


82 


La  bordure  est  formée  d'un  quadrillé  jaune  sur  fond  en  partie 
brun  et  en  partie  bleu  :  aux  angles,  quatre  cartouches  ronds  à  fond 
bleu,  décorés  de  rosaces  jaunes,  et  accompagnés  de  fleurs;  au 
milieu  de  la  bande  du  haut,  un  écusson  rond,  renfermant  le  signe 
de  la  Balance.  Au  milieu  des  deux  montants  verticaux,  deux 
médaillons,  ornés  chacun  d’un  Amour  en  camaïeu  bleu. 

Hauteur  :  3m, 5g . 

Largeur  :  3m,22. 

Acquise  à  Paris,  1878. 

Cette  tapisserie  fait  partie  d’une  série  dont  l’histoire  est  liée  à  celle  d’une  ten¬ 
ture  bien  connue,  qui  a  appartenu  au  roi  Stanislas  Leczinski,  et  qui  ligure  aujour¬ 
d’hui  dans  les  collections  du  Garde-Meuble  National. 

En  l’année  1737  Stanislas  Leczinski  voulut  acheter  à  la  Manufacture  des  Gobelins 
un  exemplaire  des  Mois  Lacas.  On  sait  que  l’on  désigne  sous  ce  nom  une  très  belle 
suite  flamande  du  xvi°  siècle,  attribuée  à  tort  à  Lucas  de  Leyde  ;  cette  tenture, 
qui  avait  appartenu  à  Louis  XIV,  est  malheureusement  de  celles  «  riches  en  or  » 
que  le  Directoire  fit  brûler  en  1797,  pour  en  retirer  l’or  et  l’argent  qu’elles  conte¬ 
naient.  Il  n’en  subsiste  aujourd’hui  que  des  répétitions  faites  au  xvne  et  au 
xvuie  siècle,  notamment  par  la  Manufacture  des  Gobelins,  qui  la  remit  sur  ses  mé¬ 
tiers  à  douze  reprises  différentes  (M.  Fenaille,  Etat  général  des  tapisseries  de  la 
Manufacture  des  Gobelins  ;  t.  I  ;  p.  337  à  354) - 

Au  moment  de  la  demande  de  Stanislas,  la  Manufacture  possédait  justement 
dans  ses  magasins  une  tenture  en  haute  lisse  (la  septième  exécutée  par  elle)  des 
Mois  Lucas,  sans  or,  avec  la  bordure  composée  par  Blain  de  Fontenay  et  Perrot  en 
1730.  Cette  suite  avait  été  tissée  par  l’atelier  de  Lefebvre,  de  1731  à  1735, 
d  après  de  nouveaux  cartons  peints  par  Bonnemer,  Louis  Boulogne,  Chastelain  et 
Yvart  fils.  La  bordure  (la  troisième  faite  à  la  Manufacture)  était  formée  d’un 
quadrillé  jaune  sur  fond  bleu,  interrompu  aux  angles  par  des  écoinçons  entourés  de 
(leurs,  et,  au  milieu  des  bordures  horizontales,  en  haut  par  un  écusson  aux  armes  de 
France,  et  en  bas  par  un  médaillon  avec  le  signe  du  zodiaque. 

Stanislas  Leczinski  acheta  la  tenture,  en  faisant  rentraire  son  chiffre  SR  dans  les 
écoinçons  des  angles,  et  disposer  les  armes  de  Pologne  au  milieu  de  la  bordure 
du  haut;  (cette  modification  fut  confiée  au  tapissier  Audran,  qui  reçut  pour  son  tra- 
vah  979  livres,  en  mars  1737).  Le  prince  l’emporta  au  château  de  Jolivet 
en  Lorraine  ;  quand  il  mourut,  en  1752,  Louis  XV  se  la  réserva  et  la  fit  rentrer 
dans  les  collections  de  la  Couronne.  Il  en  subsiste  actuellement  encore  dix  pièces 
(sur  douze),  dont  une  (Mars)  est  exposée  au  Musée  du  Louvre. 

Tandis  qu  il  exécutait  la  série  achetée  ensuite  par  Stanislas  Leczinski,  Lefebvre 
en  reproduisit,  pour  satisfaire  à  des  commandes  personnelles,  plusieurs  pièces,  ainsi 


TV.  —  TAPISSERIES 


83 


que  M.  Fenaille  1  a  démontré  ( ouvr .  cité,  p.  354).  Le  savant  historien  des  Gobelins, 
dont  on  ne  saurait  trop  louer  la  précision,  a  signalé  deux  de  ces  tapisseries. 

La  première,  qui  porte  la  marque  de  Lefebvre  (LF),  est  celle  du  mois  de  Janvier 
(le  Verseau);  elle  représente  trois  couples  passant  devant  Janus,  assis  à  table.  Elle 
appartenait  il  y  a  quelques  années  à  Mme  Masselin,  qui  la  prêta  à  l’Exposition 
rétrospective  de  la  tapisserie  organisée  en  1876  par  l’Union  Centrale  des  Beaux-Arts 
appliqués  a  1  industrie  ( Catalogue  cité,  36ob,s).  M.  Müntz  l’a  reproduite  dans  son  bvre 
sur  La  Tapisserie,  p.  221. 

La  seconde  pièce  est  celle  du  mois  de  Février  (les  Poissons).  Elle  montre  un 
seigneur  et  une  dame  jouant  au  trictrac,  dans  une  salle  élégamment  décorée. 
M.  Fenaille  l’a  relevée  dans  le  Catalogue  d’une  vente  faite  à  Paris  le  18  mai  1877 
(ouvr.  cité,  p.  354) - 

Il  faut  rapprocher  de  ces  deux  pièces  la  tapisserie  de  M.  Martin  Le  Roy, 
qui  a  échappé  à  M.  Fenaille.  Toutefois  elle  n’est  point  de  la  même  suite,  car  sa 
bordure  n  est  point  tout  à  fait  pareille  aux  leurs.  Ici  le  tapissier  a  ajouté,  au  milieu  des 
montants  verticaux,  deux  médaillons  ornés  d’ Amours  en  camaïeu  bleu  ;  de  plus  il  a 
mis  sur  le  fond  de  la  bordure,  entre  le  milieu  de  chaque  côté  et  les  fleurs  des  angles, 
un  quadrillage  très  léger  sur  fond  jaune-brun. 

Comme  ce  sont  là,  toutefois,  des  variantes  peu  considérables,  il  est  permis  de 
supposer  que  la  pièce  de  M.  Martin  Le  Roy  est  sortie,  comme  les  deux  précé¬ 
dentes,  de  l’atelier  de  Lefebvre,  et  sans  doute  à  la  même  époque,  c’est-à-dire  entre 
1781  et  1735  environ. 

Nous  relèverons,  pour  terminer,  une  erreur  singulière  du  tapissier.  Au  haut  du 
Tir  à  l’arc  de  M.  Martin  Le  Roy  il  a  mis,  non  les  Gémeaux,  mais  la  Balance,  qui  est 
le  signe  d’une  autre  pièce  de  la  tenture  originale,  le  Bat-l’eau  (Septembre).  La  con¬ 
fusion  provient  sans  doute  de  ce  que,  dans  les  deux  pièces,  on  voit  à  gauche  un 
groupe  de  cavaliers  ;  mais  le  reste  des  deux  compositions  est  tout  à  fait  dissemblable 
et  rend  la  méprise  assez  étrange. 


n  Martin  Le 


SCÈNES  CHINOISES. 

LE  THÉ,  LE  JARDINAGE, 
LE  RETOUR  DE  LA  PÈCHE. 


Manufacture  d'Aubusson,  seconde  moitié  du  xvm'  siècle. 
(Planches  XVI,  XVII,  XVIII). 


Laine  et  soie.  —  LE  THÉ.  La  scène  se  passe  dans  un  parc.  A 
droite  au  premier  plan  un  Chinois  et  une  Chinoise  sont  assis  auprès 
d’une  table  ronde,  devant  un  kiosque  rustique.  La  dame,  vêtue 
d’une  robe  rose  et  d’un  manteau  jaune,  trempe  un  gâteau  dans  un 
bol  de  thé  quelle  porte  de  la  main  droite  ;  son  compagnon,  vêtu  de 
chausses  claires  et  d’un  manteau  rouge,  est  accoudé  du  bras  gau¬ 
che  sur  la  table,  et  prend  de  la  main  droite  un  bonbon  dans  une 
assiette  posée  devant  lui.  Derrière  eux  un  serviteur  soutient  au-des¬ 
sus  de  leurs  têtes  un  grand  parasol.  Deux  petits  personnages  sont 
assis  à  terre,  tout  à  fait  à  droite,  devant  le  kiosque  ;  au-dessus  de 
leur  tête  un  perroquet  bleu,  jaune  et  rouge  est  perché  dans  un 
cerceau  suspendu  au  toit.  Au  centre  de  la  composition  deux  petits 
Chinois  s’avancent  vers  le  groupe  principal  ;  l’un  d’eux,  vêtu  d’une 
robe  rose  à  ceinture  bleue,  porte  une  tasse  ;  son  compagnon  vient 
de  choir,  et  a  brisé  la  tasse  qu’il  tenait.  Au  second  plan,  une  base 
de  statue  ou  de  vase,  en  pierre,  sur  laquelle  est  placée  une  plante 


86 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


fleurie.  Tout  à  fait  à  gauche,  un  Chinois  est  occupé  à  faire  bouillir 
le  thé  dans  une  marmite  posée  sur  un  grand  four  en  maçonnerie  ; 
il  remplit,  à  l’aide  d’une  théière,  des  tasses  posées  sur  le  bord  du 
four. 

Hauteur  :  2m,3i. 

Largeur  :  2m,94- 


LE  JARDINAGE.  Dans  un  parc  on  voit  à  gauche  un  grand 
kiosque  à  terrasse,  garni  cle  stores  en  étoffe  grise.  Au  centre,  adossée 
à  la  balustrade  du  kiosque,  une  jeune  femme  se  tient  debout;  elle 
est  vêtue  élégamment  d’une  robe  jaune  et  d’un  ample  manteau  bleu, 
serré  à  la  taille  par  une  ceinture  rouge  ;  elle  est  coiffée  d'un  turban 
rouge  garni  d’une  aigrette  de  plumes.  Elle  donne  des  ordres  à  un 
jardinier  qui  se  tient  incliné  devant  elle,  appuyé  sur  son  râteau.  A 
gauche  au  premier  plan,  assis  à  terre,  un  Chinois  vêtu  d’un  man¬ 
teau  rouge,  et  coiffé  d'un  grand  chapeau  de  paille  pointu,  caresse 
une  jeune  femme  assise  auprès  de  lui  ;  elle  est  vêtue  d'une  robe 
bleue  décolletée,  d’un  léger  manteau  gris,  et  renverse  la  tête  sur  les 
genoux  de  son  compagnon.  Tout  à  fait  à  gauche  un  autre  jardinier, 
vu  de  dos,  vêtu  d'une  robe  brune,  fait  une  greffe  à  un  tronc  d’arbre. 
Au  second  plan  un  autre  Chinois,  dans  le  kiosque,  écarte  un  store 
et  regarde  la  scène. 

Hauteur  :  2“,3i. 

Largeur  :  2“, 88. 


LE  RETOUR  DE  LA  PÊCHE.  Au  premier  plan,  sur  un  lac  ou  un 
bras  de  mer,  une  grande  barque  dont  le  mât  supporte  deux  voiles.  A 
1  arrière  une  jeune  femme  debout,  vêtue  d’une  robe  brune  et  d'un  man¬ 
teau  bleu  à  ceinture  rouge,  tient  des  deux  mains  un  enfant  qu’elle  a 
perché  sur  la  petite  cabine  en  treillage  du  bateau;  plus  en  avant,  un 
jeune  Chinois  assis  dans  le  fond  de  l’embarcation  ;  derrière  lui  un  robuste 


IV. 


TAPISSERIES 


8? 


batelier,  coiffé  d’un  chapeau  de  paille,  vêtu  d’une  robe  violette  et  d’un 
manteau  bleu,  gouverne  au  moyen  d’un  grand  aviron  qu  il  manœuvre 
à  deux  mains.  A  lavant  une  jeune  femme,  vêtue  d’une  robe  bleue  et 
dun  manteau  mauve,  tient  devant  elle  un  énorme  poisson.  Le  bateau 
est  près  des  marches  d’un  petit  débarcadère,  sur  lequel  une  jeune 
femme,  assise,  porte  un  grand  parasol  ouvert.  A  l’arrière-plan,  au 
centre,  une  rive  accidentée,  sur  laquelle  se  dresse  une  pagode.  Tout 
à  fait  à  gauche,  au  second  plan,  un  autre  point  de  la  rive,  au-des¬ 
sus  duquel  un  grand  arbre  déploie  ses  branches. 

Hauteur  :  2m,35. 

Largeur  :  2m,95. 

Ancienne  collection  Oppenheim;  (nos  527-629  du  Catalogue  de  la 
vente;  Paris,  avril  1877). 

Les  amateurs  qui  ont  eu  l’occasion  de  voir  ces  trois  tapisseries  les  ont  attribuées 
tantôt  à  Beauvais,  tantôt  à  Aubusson,  d’après  des  cartons  soit  de  Boucher,  soit  de 
Leprince.  11  serait  donc  intéressant  de  préciser  et  leur  origine  et  le  nom  de  leur  auteur. 

Pour  l’origine,  il  ne  saurait  y  avoir  d’hésitation  :  elles  ont  été  fabriquées  à 
Aubusson  et  dans  l’atelier  d’un  des  meilleurs  tapissiers  de  la  Marche.  Cette  tenture, 
en  effet,  a  été  répétée  à  plusieurs  exemplaires,  dont  certains  portent  des  signatures 
explicites  ;  M.  Cyprien  Pérathon,  dans  son  très  utile  Essai  de  catalogue  descriptif  des 
anciennes  tapisseries  d’Aubusson  et  de  Felletin  (Limoges,  189/1,  in-8,  p.  38-39)  a 
mentionné  des  répliques  de  nos  deux  numéros  16  et  17,  appartenant  à  M.  Paul 
Solanet,  à  Saint-Geniez-d’Olt  (Aveyron).  Sur  la  lisière  bleue  du  Thé  (n°  263),  on 
lit  :  MR-  D’AVBVSSON  •  P1CON,  et  sur  celle  du  Jardinage  (n°  264)  :  M  •  R  -  DA. . . 
ce  qui  démontre  que  ces  pièces  sortent  de  la  Manufacture  royale  d’Aubusson,  et  des 
métiers  de  Pierre  Picon  de  Laubard. 

Ce  dernier,  membre  de  toute  une  dynastie  de  tapissiers,  est  bien  connu.  11  était  fils 
de  Jean-François  Picon,  qui  possédait  un  magasin  de  tapisseries  à  Lisbonne.  Lui-même 
est  mentionné  dans  des  documents  en  1760,  1760,  1778,  1786,  1789,  et  qualifié 
seigneur  de  Laubard  ;  il  créa  avec  Pierre  Grellet  du  Montant  un  établissement  de 
moulinage,  pliage  et  teinturerie  de  soies,  qui  reçut  par  privilège  le  titre  de  Manu¬ 
facture  royale  ;  et  il  fut  l’un  des  fabricants  les  plus  notables  d’Aubusson  durant  la 
seconde  moitié  du  xvme  siècle  (C.  Pérathon,  ouvr.  cité,  p.  87  ;  et  Notice  sur  les  manu¬ 
factures  de  tapisseries  d’Aubusson,  de  Felletin  et  de  Bellegarde,  Limoges,  1862,  in-8, 
p.  121). 

Dans  la  collection  de  M.  Solanet,  Le  thé  et  Le  jardinage  sont  accompagnés  de 
deux  autres  pièces,  portant  les  mêmes  marques  :  l'une  représente  Un  jeune  Chinois 
tournant  la  manivelle  d’un  moulin  à  broyer  (hauteur,  2m,5o  ;  largeur,  o°\75),  et  l’autre, 


88 


COLLECTION  MA  R  TIN  LE  ROY 


Une  bergère  chinoise  conduisant  un  troupeau  de  moulons,  tandis  qu  un  berger,  assis  sous 
un  arbre,  joue  de  la  flûte  (hauteur,  2m,5o;  largeur,  im,6o)  (Pérathon,  Essai  de 
catalogue,  n08  2 63  à  266). 

Comme  deux  des  pièces  de  M.  Solanet  manquent  à  M.  Martin  Le  Roy,  et  comme  ce 
dernier  possède  par  contre  Le  retour  de  la  pêche,  qui  manque  à  la  suite  de  Saint-Geniez- 
d’Olt,  il  est  certain  que  la  tenture  complète  devait  comprendre  au  moins  cinq 
pièces,  et  même  davantage,  comme  011  le  verra  tout  à  l’heure.  Notons,  en  pas¬ 
sant,  que  les  tapissiers  d’Aubusson  (comme  tous  ceux  d’autrefois)  n’ont  jamais  hésité 
à  modifier  leurs  compositions  suivant  les  espaces  dont  leurs  clients  disposaient. 
Ainsi,  dans  Le  thé  de  M.  Solanet,  on  a  supprimé  le  serviteur  qui  fait  bouillir  le  thé, 
à  gauche;  et  dans  Le  jardinage  les  deux  figures  de  droite  (les  plus  importantes 
cependant)  ont  disparu. 

Ce  ne  sont  pas  là  d’ailleurs  les  seuls  exemplaires  de  la  tenture  chinoise  de  Picon 
de  Laubard.  Dans  une  vente  faite  à  Paris  le  21  décembre  1906  ( Catalogue  des  objets 
d’art  et  d’ameublement  du XVIIIe  siècle...  dont  la  vente  aura  lieu  Hôtel  Drouot...,  Paris, 
1906,  in-8  ;  pi.)  a  figuré  un  troisième  exemplaire  de  la  tenture,  un  peu  différent  des 
deux  premiers,  et  moins  beau  d’exécution  que  celui  de  M.  Martin  Le  Roy.  Il  comprend 
six  pièces,  qui  n’en  forment  en  réalité  que  cinq,  parce  que  le  rédacteur  du  Catalogue 
a  compté  comme  deux  pièces  les  deux  moitiés  du  Thé  : 

Nosi  (et3).  Le  thé  (en  deux  morceaux;  hauteur,  2m,  75  ;  largeurs,  2m,  70  et  1  mètre). 

N"  2.  Le  jardinage  (hauteur,  2”, 75  ;  largeur,  3m, 70)  ;  il  est  pareil  à  notre  n°  17, 
mais  plus  complet  que  ce  dernier,  car  il  montre  derrière  le  jardinier  deux  arbres  et 
des  instruments  de  jardinage. 

N°  4-  La  pêche  (hauteur,  2m,75  ;  largeur,  3m,4o).  —  «  Composition  de  sept  per¬ 
sonnages.  Une  barque,  chargée  de  quatre  personnages,  deux  femmes  et  deux  enfants, 
accoste  à  la  rive,  où  l’attendent  un  personnage  debout  et  un  enfant  tenant  un  para¬ 
sol.  »  —  C’est  le  même  sujet  que  notre  n°  18,  sauf  que  le  personnage  debout  sur 
la  rive  manque  dans  la  tapisserie  de  M.  Martin  Le  Roy. 

N°  5.  Le  joueur  de  flûte.  «  Composition  de  deux  personnages.  Au  pied  d’un  arbre 
un  Chinois  joue  de  la  flûte  ;  devant  lui,  semblant  l’écouter,  un  enfant  est  arrêté  »  : 
(hauteur,  2”, 75  ;  largeur,  im,25). 

N°  6  .La  surprise  du  pêcheur.  «  Au  bord  d’une  rivière,  près  d’un  kiosque,  un 
vieillard  barbu  vient  de  lever  son  filet  ;  un  serpent,  qu’un  enfant  tient  dans  sa  main, 
s’en  est  échappé  et  paraît  causer  une  frayeur  au  vieux  pêcheur  »  ;  (hauteur,  2m,75  ; 
largeur,  im,io). 

Un  quatrième  exemplaire  de  la  tenture  chinoise  de  Picon  de  Laubard  fait  partie 
de  la  collection  de  Madame  Jay,  à  Francfort-sur-le-Mein.  Il  comprend  dix  pièces, 
dont  Le  thé.  Le  retour  de  la  pêche,  Le  jardinage  (coupé  comme  dans  la  suite  de 
M.  Solanet),  avec  d’autres  panneaux  étroits,  en  hauteur,  à  une  ou  deux  figures. 

Et  la  liste  pourrait  sans  doute  être  allongée  encore.  On  pourrait  signaler,  par 
exemple,  une  pièce  isolée  du  Retour  de  la  pêche,  qui  appartient  à  M.  Georges  Hersent 
(Paris);  elle  montre  à  droite  le  même  personnage  supplémentaire  que  celle  de  la 
vente  de  1906,  et  a  conservé,  de  plus,  sa  bordure  imitant  un  cadre  en  bois  doré. 

Il  faut  rapprocher  de  cette  tenture  chinoise  de  Picon  de  Laubard  une  autre  suite, 


IV. 


TAPISSERIES 


89 


dont  un  exemplaire  en  sept  pièces  a  passé  en  vente  à  Paris  en  1905  ( Catalogue  d’une 
suite  de  sept  très  belles  tapisseries  d’Aubusson  d’époque  XVIIIe  siècle  à  sujets  chinois,  d’après 
les  cartons  de  Le  Prince,  dépendant  de  la  succession  de  M.  X***,  et  dont  la  vente  après  décès 
aura  lieu  Hôtel  Drouot,  salle  n°  II,  le  vendredi  5  mai  1905.  Paris,  igo5,  in-8  ;  pl.). 
Ces  tapisseries,  munies  de  bordures  à  rocailles  et  à  fleurs,  sont  ainsi  désignées  dans 
le  Catalogue  :  i°  l’audience  impériale;  20  le  divertissement  (plus  exactement:  la 
danse  chinoise );  3°  les  oiseleurs  (la  chasse  chinoise )  ;  4°  le  marchand  d’oiseaux  (la  foire 
chinoise );  5°  la  pêche  à  la  ligne;  6°  la  chasse  à  l’arc;  70  la  mouture  du  riz.  Et  ce 
qui  prouve  qu’il  y  a  une  corrélation  entre  la  tenture  de  Picon  de  Laubard  et  celle-ci, 
c’est  le  fait  que  La  mouture  du  riz  figure  également  dans  la  série  de  M.  Solanet, 
sous  le  n°  265  de  la  liste  publiée  par  M.  Pérathon  ( Essai  de  Catalogue,  p.  38). 

Cette  nouvelle  série  subsiste  aussi  en  plusieurs  exemplaires,  inégalement  complets 
bien  entendu.  M.  Alfred  Lacaze  (Paris)  possède  L’audience  impériale,  Le  divertissement 
(en  deux  pièces),  La  chasse  (la  moitié  gauche  seulement),  Le  marchand  d’oiseaux  et 
une  variante  de  la  Chasse  à  l’arc  (avec  six  personnages).  On  voit  également  chez 
M.  le  comte  Lefebvre  de  Behaine  (Paris)  Y  Audience  impériale,  le  Divertissement  (agrandi 
par  l’adjonction  du  Marchand  d’oiseaux ),  La  mouture  du  riz,  La  pêche  à  la  ligne  et  une 
très  jolie  composition,  dont  nous  ne  connaissons  pas  d’autre  répétition  :  La  toilette 
dans  un  parc  (neuf  personnages). 

Tout  ceci  prouve  clairement  qu’il  y  eut  à  Aubusson,  vers  le  milieu  du  xvnf  siècle, 
une  série  de  cartons  à  sujets  chinois,  reproduite  surtout  dans  l’atelier  de  Picon  de 
Laubard,  et  dont  les  pièces  ont  été  groupées  de  diverses  manières,  suivant  le  gré  des 
acheteurs. 

Resterait  à  déterminer  l’auteur  ou  les  auteurs  de  cette  série  de  cartons. 

Les  rédacteurs  des  catalogues  de  ventes,  suivant  une  tradition  assez  géné¬ 
rale  parmi  les  amateurs,  ont  attribué  ces  compositions  à  Leprince.  Mais  une 
recherche  exacte  parmi  les  ouvrages  de  cet  artiste  (cf.  Jules  Hédou,  Jean  Le  Prince 
et  son  œuvre ;  Paris,  1879,  in-8)  montre  que  c’est  là  une  erreur.  Elles  doivent,  en 
réalité,  être  attribuées  (sinon  d’une  façon  immédiate,  du  moins  indirectement)  a  un 
artiste  beaucoup  plus  illustre,  à  François  Boucher. 

C’est  ce  que  démontre  la  comparaison  de  ces  diverses  tapisseries  avec  plusieurs 
charmants  petits  tableaux  de  Boucher,  conservés  au  Musée  de  Besançon  (Aug. 
Castan,  Musées  de  Besançon,  Catalogue  des  peintures,  dessins,  sculptures  et  antiquités, 
7e  édition  ;  Besançon,  1886,  in-16  ;  nos  3o  à  38  ;  et  :  Musées  de  Besançon,  dmsYInven- 
taire  général  des  richesses  d’art  de  la  France  ;  Province  ;  Monuments  civils  ;  t.V,  p.  95-96). 
Ces  neuf  toiles,  qui  représentent  des  scènes  chinoises,  furent  peintes  par  Boucher 
en  1742,  pour  être  reproduites  en  basse-lisse  à  la  manufacture  de  Beauvais,  et 
exposées  au  Salon  de  cette  année  ;  elles  furent  achetées  en  1786  à  la  vente  du  Cabinet 
Bergeret  (nos  55-6 1  du  Catalogue)  par  l’architecte  Pâris,  qui  les  légua  en  1819  à  la 
ville  de  Besançon. 

Depuis  longtemps,  et  à  juste  titre,  elles  sont  très  admirées.  L’une  d  elles,  La 
chasse  chinoise  (n"  33  du  Catalogue  de  Besançon),  a  été  gravée  dèslexvm'  siècle  par 
Huquier,  avec  la  légende  :  «  La  chasse  chinoise  ;  —  F.  Boucher  prnx.  ;  —  Huquier 
sculp.  »  (Cabinet  des  Estampes;  Œuvre  de  Boucher).  Iluquier  aurait  également, 


9° 


COLLECTION  MARTIN  LE  ROY 


d’après  Bellier  de  la  Chavignerie  ( Dictionnaire  général  des  artistes  de  V école  française), 
gravé  L'audience  de  l’empereur  chinois  (n°  3o  du  Catalogue  de  Besançon).  La  chasse 
chinoise  et  deux  autres  de  ces  peintures  ont  été  reproduites  en  héliogravure  par 
M.  Pierre  de  Nolhac  (Louis  XV  et  Madame  de  Pompadour,  Paris,  1903,  in-4°  p.  56; 
et  78).  Enfin  La  chasse  chinoise  a  été  publiée  également  par  M.  Gustave  Kahn  (Bou¬ 
cher-,  collection  des  Grands  artistes  ;  Paris,  s.  d.  (vers  1904),  in-8  ;  p.75  et  io5). 

Bien  que  faites  pour  Beauvais,  ces  charmantes  compositions  ne  furent  pas  toutes 
(autant  qu’on  en  peut  juger  actuellement,  faute  d’un  catalogue  scientifique  des 
oeuvres  de  cette  manufacture)  mises  sur  les  métiers.  Du  moins  nous  n’avons  re¬ 
trouvé  que  quatre  tapisseries  de  cette  suite  (qu’il  ne  faut  pas  confondre  avec  la  Ten¬ 
ture  chinoise  en  six  pièces,  d’après  Fontenay  ,Vernansal  et  Dumont)  ;  ce  sont  d’abord  La 
chasse  chinoise ( largeur,  4™,  07)  dans  la  collection  deM.  Paul  Lebaudy,  à  Paris,  et  La  danse 
chinoise  (largeur,  5"‘,i5)  dans  la  collection  de  M.  Pierre  Lebaudy,  à  Paris;  ces  deux 
pièces,  qui  se  font  pendant,  ont  appartenu  autrefois  à  la  famille  de  Noailles,  dont  un 
membre  les  avait  reçues  de  Louis  XV  ;  elles  ont  une  bordure  imitant  un  cadre  en  bois 
doré,  et  portent  en  haut  deux  écussons  accolés,  aux  armes  de  France  et  de  Navarre  ; 
leur  finesse  et  leur  éclat  sont  remarquables.  Une  troisième  pièce,  La  pêche  chinoise, 
a  passé  il  y  a  quelques  années  chez  un  grand  marchand  parisien  ;  nous  ignorons 
son  possesseur  actuel.  Une  quatrième,  Le  festin  de  l’empereur  chinois  (Besançon, 
n°  3i),  également  aux  armes  de  France,  appartient  actuellement  à  un  antiquaire 
parisien.  —  Il  est  à  remarquer  que  ces  tentures  de  Beauvais  ne  suivent  pas 
tout  à  fait  exactement  les  esquisses  de  Besançon  ;  les  tapissiers  ont  modifié  à  leur 
gré  bien  des  détails,  et  ont  même,  dans  La  danse,  supprimé  le  personnage 
étrange,  coiffé  d’un  grand  chapeau  de  paille,  qui,  dans  la  peinture,  se  trémousse 
entre  les  quatre  autres  danseurs. 

Or  la  tenture  d’Aubusson  qui  nous  occupe  est  empruntée  en  partie  à  ces 
mêmes  tableaux  de  Boucher.  Notre  n°  18,  Le  retoùr  de  la  pêche,  reproduit  en  la 
retournant  La  pêche  chinoise  de  Besançon  (n°  34  du  Catalogue).  Mais  il  n’en  est  pas  la 
copie  exacte  :  l’auteur  du  carton  a  ajouté  le  mât  et  les  voiles,  ainsi  que  la  femme  portant 
le  poisson,  et  la  figure  (il y  en  a  même  deux,  dans  la  tapisserie  de  M. Hersent  et  dans 
celle  de  la  vente  de  1906)  sur  la  rive  ;  de  plus  il  a  transformé  le  paysage  de  l’arrière- 
plan,  ajouté  les  deux  grands  arbres  qui  se  détachent  si  heureusement  sur  le  ciel,  et 
modifié  plusieurs  détails  accessoires. 

D’autre  part,  plusieurs  pièces  des  autres  tentures  chinoises  d’Aubusson  sont 
empruntées  également  aux  peintures  de  Boucher  :  L’audience  de  l’empereur  de  la 
Chine  (Catalogue  de  Besançon,  n°  3o),  La  chasse  chinoise  (idem,  n°  33),  La  danse  chinoise 
(idem,  n  37),  La  foire  chinoise  (idem,  n°  38),  se  retrouvent  dans  les  suites  de  M.  Alfred 
Lacaze,  de  M.  le  comte  Lefebvre  de  Behaine  et  de  la  vente  de  igo5  (dont  le  Catalogue 
les  nomme  à  tort  :  «  Les  oiseleurs  »  au  lieu  de  «  La  chasse  chinoise  »,  «  Le  diver¬ 
tissement  »  au  heu  de  «  La  danse  chinoise  »,  et  «  Le  marchand  d’oiseaux  »  au  lieu 
de  «  La  foire  chinoise  »). 

Toutefois  les  tapissiers  de  la  Marche  ne  se  sont  pas  astreints  à  reproduire  exac¬ 
tement  les  esquisses  de  Boucher.  Ils  ont  sans  doute  copié  fidèlement  certains  groupes 
ou  certaines  figures  ;  mais  le  plus  souvent  ils  ont  soumis  les  compositions  du  maître 


IV.  —  TAPISSERIES 


mm 


91 

à  une  simplification  méthodique,  qui  avait  pour  but  de  les  adapter  à  une  fabrication 
économique  et  industrielle.  Les  conditions  dans  lesquelles  ce  travail  fut  exécuté  peuvent 
être  déduites  des  utiles  documents  publiés  par  M.  Pérathon  ( Iconographie  des  tapis¬ 
series  d  Aubusson  ;  Réunions  des  Sociétés  des  Beaux-arts  des  Départements,  1899  ;  p.  558 
et  s.).  A  partir  de  1731  il  y  eut  a  Aubusson  un  «  peintre  du  roi  »,  chargé  d’abord 
de  surveiller  1  exécution  des  cartons,  et  aussi,  après  1742,  de  diriger  deux  écoles  de 
dessin  ;  ces  fonctions  furent  remplies  de  1781  à  1755  par  Jean-Joseph  Dumons  (qui 
fut  appelé  ensuite  à  Beauvais),  et  de  1755  à  1780  par  Nicolas-Jacques  Julliard.  Si  ces 
deux  artistes  ne  résidèrent  pas  toujours  très  régulièrement  à  Aubusson,  ils  veillèrent 
du  moins  à  la  confection  des  cartons,  faits  par  des  peintres  locaux  dont  certains, 
comme  les  La  Seiglière  et  les  Roby,  formèrent  de  véritables  dynasties  d’artistes. 
Pari  ois  ces  cartons  furent  copiés  d  après  des  tableaux  envoyés  de  Paris  ;  mais  le 
plus  souvent  les  aubussonnais  crurent  mieux  faire  en  démarquant  des  compo¬ 
sitions,  peintes  ou  gravées,  d’artistes  à  la  mode,  qu’ils  modifièrent  à  leur  gré. 

Il  ne  semble  pas  que  l’on  ait  encore  cherché  à  suivre,  d’après  les  œuvres  elles- 
mêmes,  cette  manière  de  procéder.  Pourtant  ce  serait  là  un  travail  curieux,  qui  expli¬ 
querait  très  bien  la  valeur  d  art  assez  inégale  que  l’on  note  parfois  entre  diverses 
pièces  d  une  même  tenture  :  les  unes  sont  des  imitations  de  modèles  dus  à  des  artistes 
de  grand  talent,  et  ont  par  ce  fait  même  une  certaine  tenue  ;  les  autres  n’ont  que  la 
valeur,  forcément  assez  secondaire,  des  peintres  aubussonnais  qui  les  ont  imaginées. 
Aussi  ne  doit-on  pas  être  surpris  de  constater  par  exemple,  pour  les  tapisseries  de 
M.  Martin  Le  Roy,  que  Lethé  paraît  d’un  d’art  moins  relevéque  les  deux  autrespièces. 
Tandis  que  Le  retour  de  la  pêche  aune  allure  qui  rappelle  encore  certaines  des  qualités 
de  Boucher,  Le  thé  semblerait,  soit  une  imitation  moins  habile  d’un  modèle  égale¬ 
ment  bon,  soit  l’œuvre  personnelle  d’un  artiste  aubussonnais,  incapable  de  rivaliser 
avec  la  manière  brillante  du  premier  peintre  du  roi.  Nous  regrettons  d’ailleurs  de  ne 
pouvoir  nommer  les  auteurs  des  cartons  du  Thé  et  du  Jardinage  ;  leur  identification 
pourrait  donner  lieu  à  des  constatations  intéressantes. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Numéros.  Planches 

1.  Croix  de  chasuble  (Art  anglais  (P),  fin  du  xiv'  siècle  ou  début  du  xve).  ...  I 

2.  Le  Christ  entre  deux  anges  (Art  français,  fin  du  xv‘  siècle') .  II 

3  et  4-  Deux  sujets  allégoriques  (Art  français,  début  du  xvi°  siècle) . III  et  IV 

5.  La  crucifixion  (Art  flamand,  fin  du  xve  siècle) .  V 

6.  La  Vierge  et  l’Enfant  (Art  flamand,  fin  du  xv'siècle) .  VI 

7.  La  présentation  au  Temple  (Art  bruxellois,  début  duxvie  siècle) .  VII 

8.  Saint  Martin  (Art  bruxellois,  premier  tiers  du  xvie  siècle) . VIII 

9.  Chasse  à  l’éléphant  (Première  moitié  du  xvic  siècle) .  IX 

10.  Didon  pleurant  le  départ  d’Enée  (Manufacture  de  Paris,  première  moitié  du 

xvne  siècle) .  X 

ix.  Verdure  (Manufacture  de  Paris,  première  moitié  du  xvn°  siècle) .  XI 

12.  Apollon  (Manufacture  de  Beauvais,  fin  du  xvn°  siècle) .  XII 

13.  Mars  (Manufacture  de  Beauvais,  fin  du  xvii0  siècle) .  XIII 

14.  La  Curée.  Tenture  des  Chasses  de  Maximilien,  mois  de  juin  (Manufacture  des 

Gobelins,  premier  tiers  du  xvme  siècle) .  XIV 

15.  Le  tir  à  l’arc.  Tenture  des  mois  Lucas,  mois  de  mai  (Manufacture  des  Gobelins, 

vers  1731-1735) .  A.V 

16.  Le  thé  (Manufacture  d’Aubusson,  seconde  moitié  du  xvm°  siècle) .  XVI 

17.  Le  jardinage  (Manufacture  d’Aubusson,  seconde  moitié  du  xvm°  siècle)  .  .  .  XVII 

18.  Le  retour  delà  pèche  (Manufacture  d’Aubusson,  seconde  moitié  dux\m°  siècle)  .  XVIII 


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